Blick Bassy sur scène : « Souffrez alors d’entendre ces morceaux en langue bassa »

Covid ou pas, Blick Bassy en tournée c’est quelque chose qu’on évite de rater ! Au détour de l’une de ses dates en région parisienne, on a découvert une version live des titres de l’album « 1958 ».

Vendredi 16 octobre 2020. Sûrement un jour qui tend à devenir historique sur les pages des futurs manuels d’histoire français, dans une époque où l’on racontera les arceaux de la crise pandémique aux générations futures. Ce soir, c’est le dernier où les franciliens peuvent être libres de leur circulation, car demain débutera le couvre-feu. À 21 heures, tout sera fermé, éteint. Dans la capitale, les terrasses de cafés sont bondées. Un élan de vie, ou de survie a poussé les presque plus épicuriens à profiter de leurs instants non-masqués, dans l’ivresse d’une nuit dont le point final résonne comme une condamnation. Je m’échappe pourtant de ces excessifs élans parisiens vers l’île Saint-Denis, à quelques minutes ferrées de la Gare du Nord, d’où s’incarne mon départ vers un autre type d’ambiance. 

Les oreilles distraitement accaparées par un podcast France Culture, où le chanteur camerounais décrypte pour les auditeurs les symboliques que comportent son dernier album, je laisse mes yeux flâner sur les dernières lueurs du jour, déchirées par les incalculables caténaires balisant les voies. J’entends les fragments de vie découlant de la grande Histoire dont le chanteur est tributaire de par son appartenance aux terres occupées à tour de rôle par les allemands, les britanniques, et la France aux heures franches des empires coloniaux. J’en apprends davantage sur les trajectoires empruntées par le résistant Ruben Um Nyobè, figure de proue de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, dont les jours s’achevèrent en 1958, suite à un assassinat commandité par l’armée française. Cette date, est d’ailleurs le nom de l’œuvre aux 11 morceaux dans lesquels Blick Bassy se fait le conteur des réalités étouffées de la conquête de la liberté de son pays, à travers les combats dont Mpodol [ndlr : « celui qui porte la parole des siens » en langue bassa ; soit la manière dont Ruben Um Nyobè était appelé] était l’instigateur. Profondément passionnant. Soixante ans après le sang, à l’heure où les langues se délient au sujet d’une décolonisation des esprits, se replonger en musique dans les sources des vagues contemporaines des mouvements libérateurs, fait plus que sens.

Vingt minutes de trajet s’écoulent bercées par les frasques de mon esprit, alors déjà bien loin. L’arrêt est marqué. Les portes de mon train s’ouvrent en une ruée de travailleurs excédés par leur semaine. La cohue m’extirpe de mes nappes de pensées, et j’oriente mes pas vers le théâtre Jean Vilar. Je l’admets, cette expérience live me tient à cœur. J’avais déjà écouté l’album une première fois lors de sa sortie en mars 2019, sans en connaître la visée. Touchée par ses sonorités, j’avais alors entamé quelques lectures hâtives sur les inspirations de l’artiste lors de ses compositions. À l’époque, les cuivres m’alpaguaient vers les rives d’une Afrique rétro, ayant pu être immortalisée à travers les objectifs de Malick Sidibe ou Seydou Keïta. J’avais découvert au cours des lignes de textes présentatifs, l’hommage au père de l’indépendance camerounaise qu’il représentait, sans prendre le temps de me questionner sur toutes les dimensions du projet et de sa portée.

Cette fois, ces chansons (qui font depuis lors partie de mes playlists) auront une vibration parallèle, entre une interprétation intrinsèque et les lueurs d’un éveil. Je crois que c’est pour ce genre de choses qu’a été créé l’expression « en âme et conscience ». Une jonction entre le frisson de l’inexplicable et les reflets la connaissance.

Je fais partie des premiers arrivants. Depuis ma place je regarde les sièges rouges se remplir timidement par un public aussi éclectique en âge qu’en origines. Seuls quelques éclats de voix transpercent l’ogive des murmures qui surplombe alors le feutre des sièges rouges. Malgré les contraintes sanitaires, la salle se retrouve finalement plus comble que ce que j’aurais soupçonné et les instruments de musique déjà disposés en trois pôles distincts sur scène attisent ma hâte du commencement. Il est 20h30 passées de quelques minutes lorsque Blick Bassy, accompagné de ses deux musiciens [ndlr : Clément Petit au violoncelle, Arnaud de Cazanove à la trompette et au clavier] entre sur scène.

Dans une atmosphère sobre, épurée, la voix du chanteur donne le ton de la performance par une ouverture a capella. La propension à l’intime est d’emblée arrimée aux écoutes désormais plongées dans le noir. Lumières aux accents rouges, guitare en main : le concert débute, en une vibration stellaire à la portée solennelle. La poursuite de ces premières notes est instiguée par Blick Bassy, lors d’une rapide présentation du Cameroun, dans les points essentiels de sa découverte jusqu’à l’avènement des occupations. Une manière de reconstituer le décor dans lequel l’album s’inscrit, et d’apporter un éclaircissement quant aux significations propres aux chansons qui seront interprétées. Tout le concert durant, le chanteur n’aura de cesse que de revenir sur les éléments historiques clé que ses paroles dépeignent. Avec un flegme qui lui est propre, le chanteur ne se contente pas de déposer le factuel au creux de ses mots ; il ancre ses remarques teintées d’un humour parfois cynique, au centre des récits. Je retiens notamment une des meilleures punchlines de l’instant, où après avoir mis en exergue le fait qu’au Cameroun plus de 200 ethnies cohabitent (avec leurs langues respectives), mais que pour autant, les compatriotes sont contraints de communiquer en français ou en anglais pour se comprendre, le chanteur lâche dans la plus belle insolence : « Souffrez alors d’entendre ces morceaux en langue bassa ». Une chute inattendue qui a pourtant su arracher quelques soubresauts de rire à l’assistance plutôt discrète en interactivité (le mien y compris). 

Les références au passé et ses continuités glissent, subtiles, entre les lignes dont l’artiste devient le narrateur, par sa voix empruntant les trajectoires suaves, dévoyées par un éraillement viscéral lors des passages les plus intenses de ses compositions. En réalité, je pourrais vous parler pendant des heures de la musique de Blick Bassy et des ressentis multidimensionnels qu’elle provoque. Si je dois m’interroger sur ma préférence entre le live ou l’album studio, je dois admettre que je n’en ai aucune idée. La meilleure réponse que je puisse apporter c’est que les deux vaudront amplement le temps que vous y consacrerez. Que pourrais-je vous apporter de plus que vos oreilles ne sauraient recevoir, si votre envie vous pousse aux portes de votre plateforme de streaming musicale favorite pour vous saisir de « 1958 » ? Parfois, le meilleur hommage que l’on peut rendre à l’évidence, est le silence. Aussi, je préfère vous laisser le libre-arbitre de la sensation en vous suggérant d’écouter l’album (si après tout ce que je viens de vous raconter on puisse encore parler d’impartialité…).

Nawal Benali 

©cc/christophefillieule/festivalmétis

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