Manal Mirza – L’illustration comme arme de résilience

Issue de la banlieue nord de Chicago, la jeune illustratrice originaire du Pakistan fait passer ses messages antiracistes et féministes teintés d’humour, sous son identité « Americanistani ». 

Bonjour Manal. On te sait illustratrice, mais tu exerces aussi sur d’autres médiums, est-ce que tu peux nous décrire plus en détail les disciplines artistiques auxquelles tu touches ? 

Ce que je fais le plus c’est de l’illustration digitale, mais je suis aussi beaucoup portée sur la photographie, le dessin et la peinture. En fait, c’est simple : à chaque fois que je sens que j’ai besoin d’une rupture avec le côté « écran » et numérique, je retourne à ces basiques.

Est-ce que tu peux nous expliquer comment tu en es venue à l’illustration ? 

En fait j’ai commencé relativement tôt. Mes deux parents étaient artistes et ont mené leurs études dans cette direction-là, à l’époque où ils étaient encore au Pakistan. Ma mère était aux Beaux-Arts, et mon père, lui, était en cursus de design graphique, donc en réalité j’ai toujours été en contact avec l’art. Quand j’étais petite, j’étais tout le temps en train de dessiner (rires). C’est quelque chose qui s’est prolongé toute mon enfance et même dans ma scolarité jusqu’au lycée où je me retrouvais plus dans les matières créatives comme le dessin, le design graphique et la peinture. Après, quand il a fallu choisir une voie à l’université, j’étais assez indécise quant à ce que je voulais vraiment étudier pour avoir une carrière stable, mais j’ai fini par obtenir un diplôme en design d’interaction à l’université Columbia de Chicago. À partir de là j’ai commencé à travailler dans une boîte en tant que designer visuelle d’interface utilisateur pendant deux ans, et les jours où j’avais du temps libre je faisais mes illustrations que je postais sur Instagram. C’est comme ça que je me suis lancée. 

Deux parents artistes, ce n’est pas anodin. Est-ce qu’avec le recul penses que ce facteur s’est avéré être une influence positive sur ton parcours, dans le sens où tu as bénéficié d’une forme de liberté pour embrasser un avenir artistique que d’autres n’ont pas, dû à un contexte familial peut-être moins favorable ?  

Bien sûr, je crois d’avoir autant côtoyé l’art a beaucoup joué, et même d’une manière décisive quand il a fallu choisir ce que je voulais faire comme études. Je pense que si mes parents n’avaient pas eu cette compréhension, ni cette conscience artistique, je n’aurais sûrement pas étudié, ni dessiné autant. Leur soutien et surtout leur foi en l’importance de l’art au sein de la société a vraiment fait la différence. 

Une autre des influences majeures qui transparait dans tes travaux, c’est cette manière tradi-moderne de rendre hommage à tes origines pakistanaises. Est-ce quelque chose qui est venu naturellement, ou c’est une manière volontaire de montrer tes engagements vis-à-vis de cette identité culturelle ?

C’est sûr que ça m’influence de bien des façons ! (rires) Mon héritage m’a toujours inspiré, c’est indéniable. Je pense que ça doit être à cause de toutes les couleurs qu’on retrouve un peu partout, mais aussi les motifs qui sont très présents sur nos vêtements, notre décoration, etc… Donc c’est quelque chose qui m’est venu très naturellement, et avec le temps c’est devenu un élément que j’ai eu envie de mettre davantage en valeur, comme dans la série d’illustrations « Modern Day Royalz » que j’ai créée en m’inspirant de vieilles peintures pour les transposer dans un cadre moderne. C’est quand même un challenge à réaliser (rires), mais j’aime vraiment jouer avec toutes ces couleurs, les bijoux, et tous les codes traditionnels.

C’est ça l’empreinte « Americanistani » que tu évoques ? Est-ce que tu peux nous expliquer pourquoi cette contraction des mots « américaine » et « pakistanaise » est devenu une manière de revendiquer ton identité hybride, mais aussi ta résilience entre tes deux cultures ?

Je pense qu’Americanistani est une description qui va à l’essentiel… Parce qu’en tant qu’américaine de la deuxième génération, j’ai forcément une identité qui est différente de celle de mes cousins ​​au Pakistan ou de mes voisins américains, qui eux ne s’identifient qu’en tant qu’américains. C’est important de combiner ces deux identités, et de ne pas choisir seulement l’une des deux, pour en créer une nouvelle, puisque tout se trouve justement là. Je suis issue d’un mélange de culture, qui fait moi et mes semblables traversons nos propres luttes.

À mon sens, il est important que les femmes aient le droit de porter ce qu’elles veulent et que le féminisme se veuille inclusif

« Je pense que cette illustration, « Badass & Lovely », parle à beaucoup de gens. Cette création est un détournement d’une image de la marque de produits de blanchiment cutanés « Fair & Lovely ». Le message était clair : peu importe votre couleur foncée ou claire, vous êtes un dur à cuire et c’est indéfectible. »

Justement, quelles sont ces luttes ? On voit que tes illustrations comportent toujours un message antiraciste, ou féministe… Tu te décris comme une artiste engagée ?

Oui, bien sûr ! Je crois qu’il est capital de parler des sujets importants. Je perçois mon art comme le reflet de mes convictions, alors si je ressens quelque chose me tracasse à propos d’un fait d’actualité, et même si c’est au plus profond de moi, ça se retranscrira automatiquement par une production artistique autour de cette thématique. En tout cas, ça sera toujours une forme de contestation des pouvoirs dominants, et une critique du système. En fait, c’est compliqué de ne pas avoir d’opinion, surtout de nos jours où tout le monde peut être informé de ce qu’il se passe partout dans le monde, ne serait-ce que par le biais de son téléphone.

Tu peux nous donner un exemple ? 

Oui, l’une des dernières illustrations que j’ai partagé faisait référence aux manifestations qu’il y a eu récemment à Bruxelles suite à une décision constitutionnelle d’interdire le port du voile dans les universités. Même si je ne suis pas belge et que je vis à des milliers de kilomètres, la nouvelle m’a affectée en tant que femme qui elle aussi porte le foulard. À mon sens, il est important que les femmes aient le droit de porter ce qu’elles veulent et que le féminisme se veuille inclusif. Mettre en place des interdictions comme celles-ci n’est absolument pas une manière de « libérer » les femmes des injonctions de leur culture ou religion, c’est juste une nouvelle manière de mettre de nouvelles barrières et de leur imposer encore d’autres limites. 

En tant que femme musulmane et américaine issue de l’immigration, comment vis-tu le fait d’être une artiste féministe dans le climat misogyne et islamophobe entretenu par Donald Trump ?

Pour moi c’est fondamental qu’aujourd’hui la femme musulmane sorte du silence et défende plus audiblement le féminisme. La majorité des gens pourrait supposer que nous ne sommes pas foncièrement féministes, mais sincèrement je pense que beaucoup d’entre nous sont tout simplement limitées par la pudeur qui fait partie intégrante de nos cultures, plutôt que par la religion à proprement parler. Mais maintenant, et surtout dans ce climat, il est impératif qu’on fasse entendre nos voix parce que sinon, on encoure encore une fois le risque de voir les gouvernements et les institutions agir à leur guise… Comme par exemple, interdire le hijab et ensuite prétendre qu’ils nous « libèrent » sous couvert du féminisme…

Sur ton compte Instagram (où on peut retrouver une grosse partie de tes illustrations) est suivi par plus de 16 mille personnes, c’est beaucoup. Est-ce que tu penses que c’est parce que quelque part tu réponds, via ton travail et sa symbolique (responsabilisation, tolérance lutte sociale, empowerment…), à une nécéssité ? 

Oui, je pense qu’il doit y avoir de ça. En fait j’ai remarqué que la plupart de mes followers sont des femmes de couleur, et ce n’est pas dû au hasard. C’est important qu’à l’heure actuelle, les femmes et les hommes racisés puissent être entourés d’images positives qui donnent du crédit, du pouvoir, et qui remettent en question les standards et normes culturelles au sein des sociétés, mais aussi au sein même des communautés. Et c’est ce que je fais. (rires)

Manal, l’interview touche à sa fin, on te laisse le dernier mot :

N’ayez pas peur de ce que les gens pensent, faites passer votre message !

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Nawal Benali

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