Féminisme en 2020 : progrès…trograde ?

L’actuelle et quatrième vague féministe à laquelle assiste la France, donne lieu à des changements dans l’espace public. La notion de culture du viol est depuis 3 ans, largement décriée comme étant le frein au progrès pour l’égalité des genres. Nous avons tenté de savoir ce qu’il en était de l’évolution des mœurs en interrogeant des femmes de tous âges et milieux sociaux confondus, afin de retranscrire leur point de vue.

Depuis la tornade #MeToo de 2017, suivant l’affaire Weinstein, la prise de parole féminine quant aux violences sexuelles ne cesse de s’accroître. Sous l’égide de cet élan dénonciateur, les comportements à caractère sexistes sont pointés du doigt et l’indignation se globalise. La législation française s’est d’ailleurs adaptée, notamment avec les nouvelles lois Schiappa promulguées pour lutter contre les atteintes sexistes et sexuelles. Trois ans après ce tournant féministe, quel bilan dresse-t-on ? Nous avons réalisé un sondage la semaine du 15 juin 2020, afin de voir ce qu’il en était.

Hors des institutions parlementaires et des plateaux TV, les répercussions de ces nouvelles décisions pénales ne sont pas à la hauteur des attentes de la gent féminine. Malgré la sensibilisation étatique et associative encourageant le dépôt de plainte, beaucoup de victimes d’agressions voient leur version des faits remise en question, voire niée par leur entourage et les forces de l’ordre. Ces réactions résonnent comme une double peine pour les plaignantes, qui l’attribuent à l’omniprésence de la culture du viol (soit l’ensemble des comportements et d’attitudes partagés au sein d’une société donnée qui minimiserait, normaliserait voire encouragerait le viol).

Si les lois mutent et des initiatives de protection sont mises en place (l’ouverture d’une cellule d’écoute pour les femmes violentées pendant le confinement, par exemple), dans la majeure partie des cas, les femmes demeurent sous le joug du patriarcat ambiant dans leur quotidien. Selon une enquête révélée le 2 Mars 2020 et réalisée par l’association Mémoire Traumatique et Victimologie avec l’institut Ipsos, 27% des français pensent toujours que la tenue peut justifier un viol. Une seconde enquête réalisée par le pôle « Genre, sexualités et santé sexuelle » de l’Ifop et publiée le 22 juillet 2020, montre que 20 % des Français pensent que des tétons apparents sous un haut devraient être considérés comme une « circonstance atténuante en cas d’agression sexuelle ».

En 2019, 52 000 plaintes pour violences sexuelles ont été déposées (soit 10 000 de plus qu’en 2017), même si la dissuasion de la part des forces de l’ordre lors dudit dépôt demeure courante. C’est ce que nous explique Léa : « Je me suis confiée à la police qui n’a pas pris au sérieux les faits. Ils m’ont demandé comment j’étais habillée lors de mon agression, je ne comprenais pas ce que cela venait faire ici. ». Une autre interrogée confie : « Quand j’étais au collège, je devais être en 5ème ou en 4ème. Tous les mardis 13h, j’ai été attendue par un pédophile, dans sa camionnette, qui se masturbait à chaque fois que je passais. J’ai été porter plainte, et il s’avère que cet homme était déjà recherché pour les mêmes gestes devant d’autres écoles. Je n’ai pas été au tribunal et je n’ai pas eu de réponse de sa sentence. ».  

Souvent invisibles, les conséquences de ces violences modifient pourtant l’appréhension de la vie des victimes, qui développent une forme de peur viscérale et craignent de voir le schéma se répéter. Comme nous l’expliquait le Professeur Yves Burnod lors d’une précédente interview, c’est « la domination exercée, et cette tentative d’intrusion malsaine dans la vie d’autrui, qui inflige les séquelles et le traumatisme chez la victime. ». Une observation confirmée par Marla, lors de sa participation à notre enquête : « J’ai eu une période de ma vie où il m’était impossible de prendre les transports (donc d’aller en cours), des crises d’angoisses à répétition. J’avais vraiment peur de tout le monde, comme si ça se lisait sur mon visage que j’étais une victime potentielle. J’ai eu des séquelles physiques. Avec le temps les choses se sont estompées mais malgré tout je crains l’homme, et je ne sais pas comment oublier le passé. ».

Une culture du viol institutionnelle ?

Suite à la récente attribution du poste de Ministre de l’Intérieur à Gérald Darmanin (accusé de viol), les groupes féministes dénoncent un « remaniement de la honte ». La colère gronde, d’autant plus que les nouvelles recrues du gouvernement comptent désormais dans leur rangs l’ancien avocat pénaliste Éric Dupont-Moretti (le nouveau Garde des Sceaux), dont les opinions sur le combat féministe avaient déjà créé des houles en 2018. Il parlait alors d’« hystérisation du débat totalement inutile », lorsqu’il avait été invité à s’exprimer sur les mouvements de dénonciation en vigueur depuis l’affaire Weinstein.

Après les rassemblements qui ont réuni plusieurs milliers de manifestantes en hexagone, quelques jours après la proclamation du nouveau gouvernement, Emmanuel Macron a tenté d’apaiser la situation, lors de son entretien du 14 juillet au micro de Gilles Bouleaux et Léa Salamé. C’est sous couvert de solidarité masculine que le Président français a assuré avoir parlé « d’homme à homme » à Gérald Darmanin afin de mettre les choses au clair concernant l’instruction en cours. « C’est une manière de dépolitiser nos luttes, de prétendre que c’est une affaire privée. Or, qu’est-ce qui est plus politique qu’un remaniement ?», réagit Anaïs Leleux, présidente de l’association Pourvoir féministe. Les différents collectifs concernés par la cause, assurent que les protestations ne cesseraient pas tant que la démission du Ministre de l’Intérieur ne serait pas prononcée.

Ces récents évènements se dressent comme une ombre supplémentaire au tableau des luttes féministes. Les empreintes rétrogrades que laissent cette mise à jour de la sphère politique décideuse inquiètent l’ensemble des organisations, et une majorité de femmes impliquées à différentes échelles dans la quête d’égalité.

Repenser les normes genrées d’éducation

Les dogmes tacites de la culture du viol sont incorporés aux méthodes d’éducation différenciées en fonction des genres lors du processus de socialisation primaire des individus. Dès le plus jeune âge, on apprend aux petites filles la passivité lorsqu’un enfant de sexe masculin du même âge sera poussé vers la stimulation physique, soit l’action. Les conséquences sont hautement palpables pour Victoria, qui se rend compte aujourd’hui du poids de cette éducation : « Que ce soit au collège, ou même encore au lycée, certains garçons n’hésitaient pas à me toucher la poitrine ou les fesses. Quand j’y repense j’aurai dû plus m’imposer et dire stop, voire en parler à des professeurs pour qu’ils arrêtent. ».

Les dérives de ces comportements demeurent normalisées. Gérald Darmanin, accusé d’avoir usé de sa fonction pour obtenir des faveurs sexuelles, expliquait lui-même avoir « eu une vie de jeune homme ». Ne pas inculquer la notion de consentement participe activement à la prolifération de la culture du viol, et l’encourage par la voie passive. « Il m’est arrivée, une fois, d’aller me plaindre au CPE lorsque j’étais au collège, car un garçon s’amusait tous les jours à me toucher la poitrine ou les fesses lorsque je passais à côté de lui. » explique Morgane, « le CPE m’a dit en rigolant que je devrais être flattée car cela prouvait que j’étais jolie et que le garçon en question s’intéressait à moi. C’est là que j’ai compris qu’il y avait un gros problème de respect et également de normalisation de ces actes. Si les filles vont se plaindre, on leur dit d’arrêter d’en faire trop, et les agresseurs ne sont pas inquiétés. ». Selon l’intégralité des personnes interrogées lors de notre sondage, donner les clés de compréhension pour que les agissements sexuellement violents à l’égard des femmes ne soient plus perpétrés, s’avère être la solution pour entrevoir un avenir moins misogyne.

Bien que 100% des témoignages que nous avons recueillis reconnaissent que les mentalités évoluent et que l’impact d’un viol ou d’une agression sexuelle est de plus en plus reconnu, les chiffres attestent néanmoins d’une culture du viol profondément ancrée, et qui semble prendre difficilement le pli du déclin.

Lison FERNANDES

©cc/pexels/rethaferguson

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