EDITO : Chronos, cet escroc !

Je crois que Chronos se joue de moi. À plus grande échelle j’ose même dire qu’il se fout de notre gueule à tous ! Oui, je sais de quoi ça à l’air : je semble inévitablement chercher les problèmes avec les dieux grecs et vous allez me dire que je ne suis pas prête pour les retombées. Je vous remercie de la bienveillance que vous me vouez (même si je pense que je l’invente parce que ça m’arrange, les joies du monologue), mais ce n’est pas de ma faute ! On les érige en références immuables de tout ce qu’il y a de plus dramatique aussi, alors maintenant il faudrait peut-être en assumer les conséquences. Quand hécatombe il y a, on sait vers qui se retourner…

J’ai désormais une certitude : si je vivais à l’époque de la Grèce antique je serais sûrement à la tête d’un des syndicats les plus hargneux de la cité. Tous les matins en grève au pied du mont Olympe, scandant moultes revendications raccordées avec deux, trois punchlines bien cinglantes gravées sur des tablettes de cire, brandies en guise de pancartes. À tous les coups je me mangerais des attaques de satyres et faunes, fantassins aveugles du pouvoir, et ça serait un peu comme un remake de ce qu’on a vécu en France ces derniers temps, mais version « toge et claquettes »… Attendez, je parle de « remake » et ça ne choque personne ? Comment pourrait-on associer ma projection analepsique, aussi imaginaire soit-elle, à quelque chose qui s’est produit il y a quelques mois à peine ?

Pris en flag de non-concentration, lecteurs ! Ne niez pas l’évidence. Soit vous lisez en diagonale, soit vous êtes tout aussi perdus dans le temps que moi, ou alors mes fantasmagories vous emportent tellement, que peu importe leur sens vous les suivez … Quoi qu’il en soit, et si on en croit les statistiques qui en découlent, ça fait quand même deux hypothèses sur trois où vous n’êtes pas avec moi. Je ravale ma colère pour la canaliser vers quelque chose de plus important : mon combat imminent. Vous l’aviez peut-être oublié mais pas moi ! Nawal contre Chronos c’est autre chose qu’une affaire d’octogone qui n’a jamais lieu (sans viser personne). D’ailleurs heureusement que je vous raconte cette histoire à l’écrit parce que j’ai déjà enfilé mon protège-dents (en pâte d’argile bien-sûr, histoire de ne pas laisser passer trop d’anachronismes) et qu’il m’est désormais impossible d’aligner deux mots.

Mais à la réflexion… peut-être les raisons de mon courroux vous échappent-elles ? Il est vrai que j’ai annoncé le ton belliqueux de cet édito et son destinataire dès le départ, sans réellement en exposer les causes. Pardonnez mon manque de structure, c’est le stress, et comme tout bon syndicaliste qui se respecte, j’adore m’étaler… Assez perdu de temps ! Je vais aller droit au but sans y mettre les formes car l’armure que je porte commence à se faire lourde, et ce n’est pas le moment de perdre mes forces. J’entends déjà les clameurs de la foule qui s’empresse au loin dans les gradins de l’arène, et mon nom ne devrait plus tarder à sortir de la gorge du crieur public pour m’annoncer.

Une date, un fait. Depuis le 17 mars dernier le temps s’est arrêté. Vous ne voyez pas à quoi je fais allusion ? Je parle de cette fameuse annonce du confinem… non je ne le dirais pas ! On a trop entendu ce mot et j’ai l’impression qu’on le répète tellement qu’on créé une invocation universelle qui le fait durer dans une chronologie lymphatique. Ce mot est devenu le nouveau « Om » sans qu’on s’en rende compte, et il attise des forces bien supérieures à celles déployées par les politicards qui s’affichent, l’air grave, sur nos écrans. Et c’est là que je veux en venir, adressons-nous au vrai responsable de la situation : Chronos ! Parce que c’est lui qui est aux commandes depuis lors, et qui a décidé par caprice de ne pas nous alléger la tâche. Laissez Emmanuel Macron, l’OMS et leur oligarchie sanitaire de seconde main dans le gouffre mythomane où ils se terrent, même eux sont dépassés.

Je ne sais pas pour vous lecteurs, mais j’ai la sensation que le temps n’existe plus ! D’ailleurs ce n’est plus une impression, mais une évidence. 54ème jour de « quarantaine » et je perds tout sens commun dans une forme inédite d’habitus hystérique, famélique, imbécile… Je vous rejoins sur le froncement de sourcils : ce que je dis n’est pas intelligible ! Enfin, non. Ce que je vous raconte est l’exacte retranscription de ce que je vis, et ça en dit très long sur l’ampleur de la situation. En plus on nous dit que dans deux jours le pays observera partiellement la levée des mesures de conf… (je vous y reprends avec ce mot, on a dit qu’on ne le prononçait pas), mais comment le croire ? Si ça se trouve demain on sera dix minutes avant la semaine dernière, alors bon…

Contemplez ma déchéance, c’est terrible : j’écris, j’écris, et voilà que mon récit n’a déjà ni queue ni tête en quelques lignes à peine (et le pire c’est que vous continuez de me lire). Les jours et les espaces sont en mutation à chaque seconde, les lunes défilent les unes après les autres en interminables coups de vent. Dans cet océan de minutes qui s’écoulent comme bon leur semble, je navigue en eaux troubles : entre hyperactivité cérébrale et procrastination physique, je sens le naufrage guetter avec envie la proue de ma trière. Pour échapper au raz-de-marée les particules de ma matière grise singent les mouvements d’un rubik’s-cube sans prévenir, sauf que dans la configuration de ce casse-tête il y a 9 carrés par face, soit 54 cubes au total. Si je transpose ce schéma à l’échelle de ma boîte crânienne on est sur du 86 à 100 milliards de neurones qui tentent de s’imbriquer dans des combinaisons aussi impossibles qu’infinies… Est-ce qu’on a des instances mandatées pour gérer ce genre de cas ? Pas à ma connaissance, donc je vais ravaler mes spéculations gentiment et me taire avant qu’on me mette sous Xanax pour l’éternité.

Je crois que le sablier des temps suprêmes lui-même ne sait même plus par lequel de ses deux bulbes il doit commencer à écouler ses grains. Après tout, il n’est pas mieux loti que nous, simples mortels, puisqu’il est l’instrument de Monsieur C. Tout cela doit cesser ! Restez calmes, je m’occupe de tout et si vous n’y voyez pas d’inconvénients je me désigne pour être le porte-voix de notre groupe. Pas d’objections ? Splendide, alors en marche (rien à voir avec la République, on n’est pas là pour cirer les cothurnes de l’exécutif) ! Avant tout, il faut que je vous avoue quelque chose. Comme je me prédestinais déjà à ce rôle, j’ai pris de l’avance : j’ai envoyé il y a plusieurs semaines Philippidès le marathonien, pour porter notre message au Ministre des Temporalités Intermédiaires, mais mon plan a été légèrement contrarié. Je vous la fais courte : il s’est fait balayé par Hermès pendant son voyage et ce fils de pleutre s’est assuré qu’aucune de nos revendications ne parvienne au ministère olympien. Résultat : entorse, rupture des ligaments croisés. Fin de carrière. Ç’en est trop compagnons ! Nous, demos, le peuple, ne nous laisserons pas faire !

Attendez… C’est bien le son de l’oliphant (une vuvuzela grecque, si vous préférez) qu’on entend là ? « Nawal de Force Ouvrière Spaaaaarte ! ». Eh mais c’est moi ça ! Non, pas maintenant, je ne suis pas prête ! Enfin si… Je crois… Euh… J’ai le droit d’aller aux toilettes avant quand-même ? Lecteurs, je vais devoir entrer dans le cercle ensablé de l’arène, ça ne me laisse que quelques secondes pour vous expliquer ce qu’il s’est passé. Je sais que ce n’est pas bien, mais après ce que les petites mains du gouvernement avaient fait à Philippidès, je ne pouvais plus me contenir. J’ai été impulsive sans me douter que ça partirait aussi loin et dans ma rage j’ai piraté l’Iphone X-Kratos de Chronos, histoire de gratter des choses compromettantes sur lui, comme ça on aurait eu de la matière pour le faire chanter. Quand on cherche, on trouve : j’ai découvert qu’il était infidèle à Rhéa, lui qui jouait les maris ponctuels !

La nouvelle était trop alléchante, je n’ai pas réfléchi et j’ai balancé sur Twitter les captures d’écran des sextos qu’il envoyait en secret à Océanide Phylira. Comme la nouvelle a fait le tour de la terre et des cieux en moins de temps qu’il n’en faut pour vous le rapporter, vous vous doutez bien que même si j’ai tenté de supprimer les publications, c’était déjà trop tard. La réaction de sa femme fût épidermique : en cinq minutes à peine, le colosse s’était fait jeter aux portes du Tartare comme un malpropre, sans même pouvoir en placer une pour initier une tentative de discussion. Dépité, l’éconduit s’est précipité vers le mont Olympe en espérant trouver du réconfort dans les bras de sa side-chick, mais trop occupée à mettre à jour son profil Tinder, cette dernière, elle aussi, lui a fait comprendre qu’il était de trop. Double recalage en une soirée, c’est beaucoup pour l’ego d’un être aussi omnipotent. Il n’a pas tardé à me retrouver, alors quand je l’ai vu débarquer, vengeur, que vouliez-vous que je fasse camarades ? Face à lui j’ai sauvegardé l’honneur de notre cause et je l’ai défié en combat singulier. À peine ces mots prononcés, je vous assure que j’ai eu envie de les ravaler et de me museler à jamais. Mais ce qui avait été dit était scellé dans le temps : une entité dont il détient les clefs, et de laquelle je suis à la merci. Je n’aurais pas pu nier, il maitrise la touche « rewind » comme personne, et il aurait eu vite fait de faire une mixtape de mon insolence. Je ne pouvais qu’endosser les conséquences de mes paroles.

Heureusement ou malheureusement pour moi, mon adversaire s’est avéré être vaniteux, ce qui m’a évité d’être éventrée sur-place, car lorsque ma folie m’a poussé à le provoquer en duel, ce narcissique y a tout de suite vu un bon moyen de faire remonter sa cote de popularité, sérieusement en berne depuis le scandale que j’avais révélé sur les réseaux sociaux. Aussi, ce forban a accepté d’un sourire sanguinaire, et immédiatement fixé le rendez-vous de la rencontre… Dans deux minutes…Vous comprenez maintenant pourquoi l’autre forcené n’arrête pas d’hurler mon nom depuis la loge des arbitres et d’enflammer les spectateurs ? Ils sont tous venus pour admirer ma mise à mort. Voilà ce qui se joue chers frères d’armes, ce n’est pas juste nos requêtes que je porte, mais nos idéaux. Pour eux, pour vous, je suis prête à faire couler le sang (ou à voir mon hémoglobine s’échapper de ma gorge tranchée et se répandre sur les sols guerriers de cette ultime agora). Désormais vous savez tout, il fallait que je me confesse avant d’essayer d’échapper à un long et pénible trépas.

« Nawal de Force Ouvrière Spaaaaaaaaarte ! Deux fois ! Déclarerait-elle forfait ?». J’arrive sombre crétin, pas la peine d’en rajouter à cette tragédie ! Je parcours en petite foulée les corridors qui mènent à l’endroit où j’ai garé ma monture, harnachée d’un attirail de cérémonie pour l’occasion (et oui, on soigne nos apparitions). On me glisse dans l’oreille que Chronos est prêt de l’autre côté, et que je suis la première à devoir y aller selon l’ordre de passage. Concentration. Pied à l’étrier, j’enfourche mon hippique allié et d’un coup de talon dans ses flancs j’avance sous le soleil de plomb au centre de ce cirque infernal, sous les cris de l’assistance survoltée. La chaleur est écrasante et j’ai le souffle court. La poussière soulevée par le vent brûlant, s’infiltre par les fentes de mon casque pour embrasser mes cornées. Je vois flou, je suffoque, me voilà bien. D’un coup, le public s’agite, les cris disparates de mon entrée se joignent en un chœur tonitruant. Que se passe-t-il ? Je lève mes yeux larmoyants et j’aperçois une levée d’oriflammes multicolores dans le public. Mais c’est qu’il a des fans ce chacal ! Le ceryx qui raillait à mon égard se fait beaucoup plus élogieux lorsqu’il s’agit de proclamer la parade de mon adversaire : « Et maintenant, le valeureux, le titanesque, le terrifiant (« C’est bon, t’as fini ? ». J’aurais dû l’étrangler celui-là), le magnifique, le cannibale… Chronooooooos ! ». Pluie d’applaudissements, évanouissements, délires, la totale. On se serait cru à un concert de Marvin Gaye.

Mon rival se lance, porté par le rythme des clappements de main des citoyens et sous une ondée d’éloges. Ça doit être le « deus privilege » parce que je n’ai pas eu le droit à ça moi. Ça me crève le cœur mais je dois l’admettre : il a de l’allure ce vantard ! On ne joue pas dans la même cour : il débarque majestueux, à dos de Pégase quand je fais irruption quelques secondes plus tôt sur l’âne que j’ai dû emprunter à la va-vite à Adonis, le tailleur de pierre d’en face. Je fulmine, c’est une première défaite. Le style à son importance. Quitte à périr, autant que j’aie la classe, non ? En plus j’avais prévu de louer les services du Lion de Némée, histoire d’en faire ma rosse mais c’était hors-budget. Il a eu beau se faire taper par Hercule, il n’en a pas baissé ses tarifs pour autant, cet opportuniste ! Je garde la tête aussi haute que les désagréments de mon heaume et du climat me le permettent. « La lutte des classes, c’est pour ça que t’es là Nawal, n’oublie pas, c’est pas la fashion-week. ». Je représente le prolétariat et Chronos le capitalisme, moi le peuple asservi, lui le pouvoir. Lui le gandin, moi le plouc…

« Combattants ! Choisissez vos armes ! ». Quoi ? Attendez, pause ! J’apostrophe cet apostat de speaker : « Hmfghtjdkfhnmm… ! ». Merde ! Mon protège-dents ! J’avais oublié que je l’arborais encore. J’ai l’air maligne tiens ! Je retire le visqueux mélange qui commençait à se désagréger dans ma bouche, sous les pouffements de rire de ces badauds écroulés sur leur siège. Je me ressaisis et hèle le baladin : « Eh toi là ! Je croyais qu’on réglait ça au pugilat ! J’ai pas dit oui pour un 1 vs 1 gladiateur ! ». Me méprisant depuis les strapontins, l’intéressé ricane appuyé par les gloussements de Chronos. « C’est celui qui se fait défier qui choisit le registre du combat ! N’es-tu pas au fait des coutumes ? Après tout, c’est vrai que tu n’es pas d’ici à en croire ta gueule de métèque… ». Discrimination sociale et raciale. Je boue. Ça ne s’arrête donc jamais ? En plus de sa mauvaise foi qui me hérissait le poil, ses outrages à répétition me faisaient maugréer mille insultes de par-dessous mon casque. Qu’il parle, les charges s’alourdissent pour ce vaurien qui ne perd rien pour attendre. Si je m’en sors, je vais lui régler son compte à base d’un savant get apens dont j’ai le secret…

Le public perd patience et peste contre nous. « Battez-vous ! Vous croyez qu’on a payé nos places pour vous voir discuter ? ». Les tambours annoncent le début de la manifestation. La résonance sourde des percussions vibre, frénétique, dans mes tympans et l’étourdissement me gagne. Maintenant que je le vis pour de vrai, je peux vous le dire : gladiateur, c’est un vrai métier ! Excité par la hâte de la foule, Chronos s’agite. La nervosité qui l’anime jaillit à chacune des pulsations de son cœur, en gonflant les veines saillantes qui parcourent l’ensemble de son corps robuste. Effrayé, mon âne décampe. Il ne manquait plus que ça. Voilà que ma vieille bourrique détale en embarquant avec elle ma lance et mon bouclier ! Je regarde impassible, s’éloigner ce qui représentait mes dernières chances d’avoir une mort digne, sur le dos d’un animal qui n’est même pas le mien.

D’ailleurs vous, lecteurs, où êtes-vous actuellement ? Parce que c’est bien beau de lire en silence, et de voir que je me sacrifie pour vous, mais il faudrait penser à m’envoyer un peu de soutien quand même ! J’espère au moins que vous lâchez des « Oh ! » et des « Ah » de stupeur, tant ma mièvre épopée vous tient en alerte… Bigre ! Un râle bestial m’arrache à mes obligations d’apartés. Pardon compagnons, je crois que c’est urgent ! Je tourne aussitôt la tête vers mon opposant, aux prises avec sa propre monstruosité. Gesticulations chorégraphiés et chant de circonstance… (Enfin, je crois). Ça doit être un haka ou quelque chose comme ça. Attendez… Mais… qu’est-ce que c’est que ça ? Ah ouais, c’est un fou ce mec, il a carrément aiguisé ses dents pour l’occasion ! Il faut que je riposte, je ne peux pas le laisser glaner autant de prestige alors que nous n’avons pas encore officiellement déclaré les hostilités. Qu’est-ce que je fais ? Vite, une réponse Nawal, dis quelque chose. « Wesh reste tranquille gros. J’habite à Sparte mais je viens de Macédoine (soit l’équivalent local du 9-3 de l’époque). Tu crois que tu fais peur à qui ? ». Quoi ? Sérieux, t’avais pas mieux en stock que de te la jouer « retenez-moi, je suis un chaud » façon mec de cité ? Je sais : c’est ma réplique la plus claquée. Mais je m’enhardis comme je peux, et cette phrase avait plus vocation à me rassurer qu’à l’intimider. On tente des choses, qui sait ? Ça peut parfois avoir des effets insoupçonnés.

N’empêche qu’il n’a vraiment pas l’air commode ce type… Je me rappelle que même quand il avait déboulé à l’improviste chez moi je l’avais trouvé… bizarre pour un dieu. L’œil avide de carnage, une posture animale, des serres… un peu de bave au coin d’une bouche démesurément grande… Je croyais que pour habiter sur le mont Olympe on devait se plier au moins au même standing qu’à Beverly Hills, mais après tout, peut-être était-il l’exception qui confirme la règle ? De toute façon on s’en fout d’où il vient, actuellement je suis plus préoccupée par l’endroit où il va m’expédier après m’avoir arraché les viscères.

Le ceryx reprend ses droits et fait régner le silence dans l’arène (juste deux ou trois cris d’aigles déchirent cette ambiance par leur macabre portée – c’est la touche cinématographique-). Après le rituel paillard de Chronos c’est à mon tour de faire une démonstration de force. Oui, c’est drôle de parler de force après tout ce que je viens de vous décrire. Une seule option s’offrait à moi : le verbe. D’un geste qui se voulait magistral, j’ôte d’une main ma coiffe de bronze et tentant d’adopter l’air le plus grave possible, j’entame ma meilleure diatribe. « Peuple, mes amis, mes frères… Qu’importe l’issue de cette joute, sachez qu’en ce jour maudit des dieux, nous serons entendus. Citoyens ! Je clame en votre nom les maux qui assènent nos vies sans que rien n’y soit changé. Du milieu de cette arène, je brise l’omerta qui étouffe nos libres pensées. Soyez-en sûrs, aujourd’hui je porterai jusqu’à mon dernier souffle l’étendard de nos voix opprimées par ceux qui se disent de l’ecclésia, et qui en réalité ne sont que de vils suppôts des puissants… Chronos ! Ô toi, dieu du temps ! Tu te joues de nous en brisant nos cadences diurnes et nos repè… »

– « Rompt ta tirade, mortelle ! Qui ose scander mon nom sans me faire face ? »

Un vieillard grisonnant à la barbe patriarche émerge du haut des gradins et jette un froid dans l’assistance. Oh mais c’est pas vrai, je vais jamais le finir cet édito ! Encore un fanatique qui se croit dans une manif’ de cosplay ! « Tire-toi de là l’ancien, c’est dangereux. Le gars en face c’est un dur. Il serait capable de te désosser en un regard !». Visiblement tout ce que je pouvais lui dire n’avait aucun impact, son refus de déguerpir était aussi catégorique que mon envie de disparaître. Mes yeux valsaient entre cet inconnu et l’inquiétant phénomène d’en face qui roulait des mécaniques en faisant du sur-place. Me voyant ainsi pétrifiée, l’ancêtre me foudroie : « Ne sois pas plus effrontée qu’ignare ! Tu as devant toi le divin Chronos, maître des temps et contretemps. Celui dont tu t’apprêtais naïvement à esquiver les traits jusqu’à l’harassement n’est autre que Cronos, titan, père de Zeus et des autres dieux de l’Olympe ! Tu profanes mon nom sur la place publique et tu oses mettre ma parole en doute ? ». La dégringolade est violente. Mon corps statue en catalepsie. Tout se fige. Même cet insupportable vent semble s’être carapaté. Ce n’est pas une hallucination : ce vieux biscornu vient vraiment d’arrêter le temps. J’avale péniblement ma salive, éberluée. Comment est-ce possible ? Donc en fait là j’ai call-out un titan gratuitement ? Le gars s’est fait plaqué à cause de moi ? Juste pour une histoire de « h » qui manque ? Quelle idée d’avoir le même prénom à une lettre près aussi !

Trêve d’interrogations infructueuses, il y a urgence. À qui ? À quoi puis-je faire appel pour m’en sortir ? Si vous avez la réponse prévenez-moi par sms, parce que le temps presse et je ne vois pas ce qui pourrait me sauver. Faites vite, je sens que je commence à perdre mes moyens et je suis à deux doigts de fermer mon ordinateur pour ne pas avoir à écrire ma propre fin… Ah ! Ça y est, je commence à recevoir vos notifications. Merci lecteurs, vous m’êtes précieux ! Première suggestion : « Hello Nawal, t’as pas pensé aux dieux égyptiens ? Courage ». C’est mort, j’ai une dette envers ce prêteur sur gage d’Anubis, il vaut mieux qu’il reste en dehors de ça. Quoi d’autre ?  « Wesh le sang ! T’aurais dû nous dire, on serait venus en équipe on les aurait montés en l’air poto. En tout cas force hein ». Inutile… On passe à la suite : « Dans un précédent édito tu avais dit que Morphée était ton amant. Pourquoi tu ne le fais pas intervenir pour qu’il endorme tout le monde et pendant ce temps tu t’éclipses ?». J’aurais adoré mais malheureusement mes rapports avec lui ne sont toujours pas au beau fixe. Depuis cette histoire il a sombré dans la dépression et est devenu complètement impotent (quand je vous parlais du Xanax un peu plus tôt, c’était en connaissance de cause). Ah tiens, un indicatif étranger : « Si tu avais lu mon livre, tu n’en serais pas là. Amitiés, Sun Tzu ». Il a toujours su frapper là où ça fait mal, ce vénérable emmerdeur. Encore un message : « Coucou Nawal, je voulais te demander : la fille qui est souvent en photo avec toi sur Insta, c’est ta sœur ? ». Hein ? Mais on s’en fout, c’est quoi le rapport ? Décidément vous ne m’aidez pas !

Amusé de me voir aussi empotée, le Chronos avec un « h » descend des gradins et se plante devant moi. Flanqué d’une aura démiurge, l’aïeul de tous les instants sonde les recoins de mon être, l’air sévère, sans prononcer un mot. Je suis mortifiée. J’aimerais m’évanouir et revenir à moi quelque part, n’importe où plutôt qu’ici. Le sentir me toiser m’est insupportable (N’empêche… quel charisme, il sait y faire quand même !). Contre toute attente, le désarroi qui émane de mes lamentables projections semble me rendre sympathique à ses yeux : « Tu ne manques pas d’audace pour quelqu’un dont la vie ne dure à peine qu’un siècle… Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait autant diverti. ». Je ne sais pas comment je dois le prendre. Pourquoi, quoi qu’il se passe dans ma vie j’en viens irrémédiablement à être considérée comme un troubadour ? Cela dit, si ça joue en ma faveur… Il poursuit : « Nawal de Sparte, tes intentions sont imprudentes. Tu pensais à tort que tu aurais gain de cause face à un dieu. Vous autres, les humains, vous estimez à des hauteurs dont vous ne soupçonnez même pas l’existence. Vous essayez de contrevenir aux règles du monde et du temps, comme si vos sacrales simagrées changeaient quoi que ce soit à l’ordre de l’univers. Malgré tout, tu n’as pas fait machine arrière lorsqu’il a fallu affronter ton sort. Il y a de la vaillance dans ta sottise. Et je dois l’admettre, tes lecteurs et leurs missives de rescousse m’ont vraiment récréé ! Pour toutes ces raisons, je te laisse ta chance. ».

Ma chance ? Super ! Quelle qu’elle soit je l’empoigne ! Je rappelle que je suis bloquée dans l’antiquité donc si il y a moyen de me subtiliser à cette nasse, je ne vais pas faire la fine bouche. « Merci illustre… Eh ! Mais qu’est-ce que vous faites ? Rhabillez-vous pauvre lubrique ! ». Pendant je planais déjà dans mes utopies de liberté, Chronos en avait profité pour se défaire de son chiton. Voilà, toujours les mêmes ! Quelle frustration de devoir donner dans le cliché « Grec = j’adore batifoler à poil », mais à cet instant précis, je ne pouvais pas y faire grand-chose (vous pourrez tenter de saisir le CSA, lors de la rediffusion TV de cet épisode, mais faites quand même un enregistrement avant, je suis sûre qu’avec le recul j’apprécierai de visionner ce replay). Nu devant moi, son habit à la main, le barbon se tient fier (j’avoue qu’étant donné son âge, il est sacrément bien conservé). Seule une lippe roublarde s’affiche sur son visage et en une manœuvre habile, Chronos déploie le vaste pan de tissu au-dessus de ma minuscule personne.

Littéralement ensevelie par ces frusques puant le renfermé, je n’ai qu’une chose en tête : pourvu que la partie qui était à l’endroit de son entre-jambe ne soit pas celle qui recouvre mon visage actuellement. Cécité. Dans cette nouvelle pénombre, je sens le sol se dérober d’un coup sous mes pieds. Le vide m’agrippe ! Je tombe, je tournoie, je transplane, je crie, je perds connaissance. Est-ce ça le néant ?

Lumière ! La virulence de cette lueur transperce mes paupières closes. Où ai-je atterri ? Un bourdonnement incessant assomme mon réveil de vertiges lancinants. J’ouvre péniblement mes yeux dans cette nouvelle digression temporelle et je distingue petit à petit ce qui m’entoure. Il n’y a rien. Je suis dans une pièce carrée aux murs blancs, sans porte, sans fenêtre, sans issue. Dans ce lieu dépeuplé de toute forme de vie si ce n’est la mienne, un élément attire mon attention. Un petit morceau de parchemin jonche le sol sur ma droite.

« Voilà ta chance ! Cette fois tu es ton propre adversaire. Pour parvenir à tes fins la seule personne que tu pourras invoquer, c’est toi. ».

Lecteurs, vous connaissez la suite : je vais devoir écrire un autre édito pour me libérer.

Nawal.B

©cc/makeitmooove

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