Nesrine Makhlouf, la jeune créatrice de mode tunisienne qui revendique le « proudly made in Africa »

Lors d’un passage éclair à Tunis, on en a profité pour aller voir qui se cachait derrière le wax et les couleurs vives des collections de Nesrine Brand…

Arrêt « Carthage Salambo ». Regard à gauche, puis à droite. Une rapide traversée des voies et quelques enjambées par-delà les rails seulement mènent à la rue Mohamed Glenza, où se trouve le showroom « Nesrine Brand ». Le calme règne sous la bienveillance de ce soleil aux teintes encore hivernales, qui suffit pourtant amplement à réchauffer les artères du quartier du Kram. Numéro 10, nous y sommes. De derrière son portail en fer forgé, Nesrine apparaît vêtue d’une combinaison en wax bleu roi et orange. Les yeux pétillants d’un brun profond répondant à une abondante chevelure bouclée, la jeune femme affiche un sourire radieux. De chaudes salutations ponctuent les pas qui mènent vers les portes de son atelier, situé au fond de cette cour aux murs peints, jalonnée de citronniers.

Nesrine ne déroge en rien aux codes de l’hospitalité nord-africaine : après un rapide coup d’œil à entre les portants, le café est de rigueur. Corsé à souhait, son écume veloutée se disperse en élégantes stries sur les rebords du service argenté dans lequel il est présenté. Les minutes défilent, puis les heures. Le temps passe sans que nous ne nous en rendions compte, tellement les discussions s’écoulent en un flot qui semble alors intarissable. Depuis la devanture de la terrasse où nous sommes assises, on évoque l’industrie de la mode africaine, les rencontres, les projections… De ces échanges se dégage une envie palpitante de sillonner encore et encore le continent, berceau de bien des inspirations de la créatrice. Une part de rêverie parsème les mots qui s’exfiltrent des lèvres de Nesrine, modelés par un léger accent qui redore les courbes des voyelles.

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Un engagement panafricain au-delà du vêtement

Les pupilles de la créatrice luisent abrasives, d’une tonalité abyssale lorsque la discussion s’en vient à toucher la teneur de ses convictions. Chez « Nersine Brand » les vêtements parlent d’eux-mêmes : pour s’en parer, il faut révérer les résonnances de l’Afrique comme une seconde peau. Si il n’en paraît rien pour les aguerris du pagne wax, rien n’est aisé pour la niche dans laquelle la jeune tunisoise a décidé de s’immiscer. Ses choix stylistiques s’ancrent à contre-courant de là où statuent les mœurs vestimentaires tacites du pays. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ses créations « proudly made in Africa » sont nourries par l’envie d’insuffler un élan panafricaniste dans le panorama d’une mode tunisienne, jusque-là trop orientée vers une identité arabe. « Sauf qu’on est africains en fait ! », débite Nesrine d’une traite, en délicieuse insolente. Sur cette voie, le discours est engagé et aucun mot n’est mâché. Limpide, la jeune femme campe ferme sur ses positions, et pour cause : elle est la première fashion designer de Tunisie à oser un tissu avec une connotation hautement subsaharienne dans un pays où le peuple n’assume majoritairement pas son africanité.

La méconnaissance du continent des Tunisiens est un aspect que déplore fortement Nesrine. Pour elle l’acceptation de cet héritage ancestral reste à conquérir, car il n’est pas inculqué et manque au paysage culturel contemporain : « Tout ce qu’on nous apprend c’est que l’ancienne dénomination de la Tunisie, Ifriqyia, a donné son nom au continent, et puis après ? Rien du tout. Moi j’ai tout découvert dans les livres et en voyageant… ». Vouloir parler de « Nesrine Brand » dans l’espace médiatique, outrepasse le simple cadre de la mode. S’y atteler est d’ailleurs souvent synonyme d’une levée de voile sur les tabous purulents d’une assimilation ethnique biaisée, génératrice du rejet de l’appartenance africaine des populations maghrébines. Une polémique que la jeune femme n’hésite pas à remettre au cœur des débats, puisque ses revendications se trouvent justement en leur source. « On me boycotte maintenant. Une fois j’étais invitée pour une interview, pour parler de mes travaux, et j’ai demandé au journaliste ce qu’il savait de l’Afrique. Je lui ai fait comprendre qu’il n’y connaissait rien mais qu’il n’était pas le seul, et depuis on ne m’invite plus beaucoup pour parler de ma marque ». Boudée par certains médias à qui elle a confié son point de vue, la créatrice n’en démord pas : cette brèche aussi virulente soit-elle, est désormais son fief, car à ses yeux elle prend le pli d’une émancipation plus que nécessaire.

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Tunis – Ouagadougou, l’histoire d’un déclic

Cette grande révélation frappe Nesrine en 2015, à plus de 4000 kilomètres de sa terre natale. À l’époque, la jeune femme quitte pour la première fois la Tunisie et pose ses valises au Burkina Faso, le temps du tournage de trois courts-métrages. « À Ouaga », comme elle aime appeler affectueusement la capitale burkinabée, la jeune femme découvre le visage d’une autre Afrique. Celle qu’elle n’avait encore jamais approchée. Fascinée par la manière locale de se vêtir, elle observe et s’abreuve de tout ce que ses yeux lui permettent d’emmagasiner : « J’ai été choquée ! À ce moment-là je me suis dit « Waaaaouh ! Mais c’est ça que je veux faire, moi aussi je veux être comme ça : juste bien dans ma peau ! ». C’est là que j’ai compris qu’on avait vraiment tort de se dire qu’il y a des choses qu’on s’empêche de porter ». La romance est initiée, Nesrine tombe amoureuse du wax et s’émerveille de la largesse de possibilités qu’il offre. Les mélanges de couleurs, les juxtapositions d’imprimés, le dépareillement et même les formes que le pagne lui évoque, deviennent au fil des jours passés sur place, les prémices de ce qui est devenu quelques temps plus tard, l’identité de « Nesrine Brand ».

Tirant une cigarette hors de son paquet du bout de ses ongles carmin, Nesrine se replonge dans ses souvenirs : « C’est là-bas que j’ai vraiment compris ce que c’était que d’être une femme africaine, sans complexes ». La perception subsaharienne du corps de la femme et ses volutes ouvrent son regard sur les cloisonnements vestimentaires qui lui pesaient en soubassement jusqu’à lors : « On est toujours là à dire que quand tu es petite de taille tu ne dois pas porter de jupe longue, si tu as des formes on va te dire de t’habiller comme-ci, comme-ça, pour essayer d’amincir la silhouette, ou de ne pas porter trop de couleurs et plein de choses comme ça… Mais en fait on ne devrait pas se limiter, on peut tout faire ! ». Ironique, Nesrine pointe du doigt les non-sens dans les critères qui composent la jauge de l’esthétique vestimentaire en Tunisie : « pourtant cette culture du « trop », nous aussi on l’a en fait. Quand on regarde nos tenues il y a plein de broderies, de couleurs et de choses qui brillent, alors autant l’assumer ». Rieuse et non peu fière de ses opinions, Nesrine opte pour la controverse du Less is more de Coco Chanel, un franc postulat made in Africa qui fonctionne tout aussi bien, si ce n’est mieux qu’une sobriété monochrome cherchant à se calquer sur le fantasme d’une bienséance usurpée à l’occident.

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« Je suis restée enfermée dans ma chambre et j’ai commencé à dessiner des croquis de mode »

 Coup de cœur, coup de blues : le retour de Nesrine en Tunisie est amer. Le mal du pays accroît son sentiment d’être à côté d’elle-même. L’inertie la gagne et pétrifie ses projets : impossible pour la jeune femme de continuer les études d’infographie laissées en suspens avant son voyage, comme s’il n’avait été qu’une brève parenthèse. « Je suis restée enfermée dans ma chambre et j’ai commencé à dessiner des croquis de mode… alors que je suis nulle dans ce genre de dessin », s’esclaffe-t-elle. La passion prend le dessus et s’empare des sens de Nesrine pour qui seule une issue semble viable : rendre ce mirage palpable et donner forme aux idées de créations qui lui sont venues au Burkina Faso.

Dans la foulée, la jeune femme achète des coupons de wax et avec seulement 10 dinars en poche, elle parvient à convaincre une couturière de réaliser ses croquis. Dans la hâte, elle organise un shooting le lendemain et à l’issue de la journée « Nesrine Brand » est officiellement lancée : « J’avais déjà réfléchi au nom de ma marque, fait ma charte graphique et créé le logo en amont. J’avais ça, une photo, un modèle, une page Facebook… et c’est tout ! ». Le stress de la publication ne laisse pas une minute de répit à la future fashion designer et les spéculations fusent : « Est-ce que ça va plaire ? Si ça plaît comment je vais faire ? Je n’ai plus de tissus, ni de stock… Non mais quand j’y repense, en fait j’étais hors de moi… », plaisante la créatrice avec le recul. 48 heures plus tard, le constat parle de lui-même : plus de 3500 abonnements à sa page et une avalanche de messages d’encouragement. Le signe que Nesrine espérait ne s’est pas montré avare en ampleur… Depuis ce jour « Nersine Brand » ne cesse d’étendre la portée de ses collections. De Tunis jusqu’à Ouagadougou, Dakar, Casablanca ou encore Nairobi, la jeune marque est invitée à participer aux défilés et évènements autour de la mode, et se fraye pas à pas une place sur les catwalks africains, où se tissent de nouveaux liens et influences stylistiques.

 Une sonnerie retentit et nous extirpe à notre entretien. « Marhaba ». Deux clientes avancent vers le showroom d’une démarche assurée et allègre. Sur le pas de la porte, nous laissons Nesrine à ses obligations. Des images plein la tête, et une histoire atypique en mémoire, nous reprenons la direction de l’allée menant à la sortie. Une dernière halte pour contempler le temps d’un regard le mur où une gigantesque phrase en calligraphie arabe force l’admiration. « Eh, Nesrine au fait ! Qu’est-ce qu’il y a écrit ? ».

« Ah, c’est « Snaa fi Ifriqya ». Ça veut dire « L’artisanat en Afrique » ».

Sur ces derniers mots, nous refermons le portail de ce lieu unique, 10 rue Mohammed Glenza, quartier du Kram, Carthage Salambo, Tunis… Ifriqiya.

Nawal.B

©cc/nesrinebrand

 

 

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