EDITO : « Les mille pas du bouddhisme »

Dans combien de vies ai-je dû incarner un être austère ? Je me pose la question au vu de toutes les situations qui me poussent à constamment faire preuve d’humour dans ce nouveau volet d’existence. Retour de flamme de l’univers : le rire, le rire (une respiration de temps à autres, quand même) et encore le rire sous toutes ses réincarnations !

Ce n’est plus un secret, et j’ai fini par me faire une raison : j’attire la gêne, la bizarrerie et l’improbabilité dans leurs tenues d’apparat les plus excentriques. Nouvelle décennie, 2020 : on accepte, on accueille même à bras ouverts. Que peut-on faire d’autre ? Un bras de fer avec le sort ? Très peu pour moi, vous aurez remarqué la teneur décorative de mes membres supérieurs : mes étroits biceps ne sont là que pour faire joli, rien de plus.

Un de ces soirs, j’ai senti que ma compagnie était de trop auprès de mes autres moi. Le consortium interne nawalien est parfois dur, mais jamais à côté de la plaque quand il s’agit de me reprendre sur mon comportement. Convocation. Assemblée. Que me reproche-t-on ? Mes idées vagabondes en carence de structure d’un côté, et un léger penchant pour les pics d’énervements intempestifs de l’autre. Productivité nulle, agacement nébuleux. Même pas une once de talent dans l’exécrable… Ils avaient raison, je n’étais vraiment pas fréquentable. Négociations impossibles face au conseil des avatars :  je m’écrase, rase les murs, tente de trouver un interstice pour me dérober à leur emprise, ne serait-ce que par le regard… Vaines tentatives, la vérité est parfois trop tranchante pour que je l’esquive. Je suis sommée par les efficients de quitter les lieux.

Bannie de mon propre clan, je décide d’aérer les méandres de ma psyché en entamant une marche nocturne. Le froid m’emboîte le pas. Un, deux, trois, pose. Entrechat. Le voilà qui danse allègre, virevoltant sur mes épaules en pelisse glaçante que j’aurais volontiers refusé d’arborer. Pragmatique, bien que frigorifiée, je positive. Je me dis que si je ne l’ai évidemment pas convié, on le dit tout de même revigorant pour le corps, avec tout plein de bienfaits, et que l’embrasser saurait même rallonger l’espérance de vie… Allez, je ne risque pas grand-chose à le côtoyer le temps de ma virée. « Faisons un bout de chemin ensemble improbable boddhisatva ! ». On ne sait jamais : peut-être saura-t-il raffermir mes neurones et empêcher les plus radicaux d’entre eux de s’immoler par le feu ou de se pendre avec un pashmina de trop-plein ?

Mes omoplates se raidissent, mon cou se crispe. Les bourrasques s’enchaînent en canon dans la large avenue découverte que j’empreinte, et je commence à regretter mon initiative. « Il n’est pas trop tard pour faire demi-tour Nawal, pourquoi tu t’infliges ça ? ». Je me hasarde, naïve, à penser à rebrousser chemin lorsque mon obédience surgit en furie pour me rappeler à l’ordre. Pas commode celle-là, mieux vaut ne pas la provoquer…Pas de pleutrerie, tolérance – 15, c’est noté ! J’amasse le peu de caractère qu’il me reste en stock à ce moment et décide de m’auto-feinter avec de la musique. Écouteurs en place, playlist sur le mode aléatoire. Les pistes défilent et m’enhardissent. Les trajectoires en dédale que j’empreinte ne deviennent plus que des prétextes à la continuité du son. Combien de temps suis-je restée dehors ? Aucune idée, à ce moment-là je ne regarde ni les distances parcourues, ni le temps qui passe : l’essentiel c’est d’amorcer mon retour fracassant devant mes juges, exemptée de tous les méfaits qui m’étaient assenés lors du procès par les seigneurs de mon sur-moi. Bien loin du « back in the game » escompté, je continue d’errer jusqu’à ce qu’un je ne sais quoi se produise et que je me décide enfin à renter pour entamer un nouveau chapitre hebdomadaire sous la guidance d’un nouvel astre.

Au moment où cette marche devenait mécaniquement stellaire, surgit devant moi un être inopiné (quand je vous disais que j’avais un drôle de karma, ne jamais sous-estimer le pouvoir de la pensée). « Salut, moi c’est Julien, t’es toute seule comme ça ?». À califourchon sur une bicyclette souffreteuse, j’aperçois dans la pénombre un petit homme jovial, avec des airs encore plus perchés que les miens. Coupe mulet défiant une calvitie bien trop engagée, un look mi garde-forestier à la retraite, mi hip-hop des années 2000, et un accent de rastagwer, l’énergumène me sourit, puis cligne amicalement des yeux dans l’attente d’une réponse, en prenant soin de ralentir sa course survenue d’une réalité parallèle. Ébahie, je sors de mes limbes les yeux aussi écarquillés que ma morphologie oculaire le permet (c’est-à-dire pas de beaucoup), et je m’interroge. « Mais d’où sort-il ? La téléportation serait-elle accessible au commun des mortels ? Est-ce même un mortel ? Pourquoi ça tombe toujours sur moi ça ?». Pas le temps de tergiverser, de toute façon je ne peux pas converser avec mes autres moi tant que mon exode n’est pas achevé. Je redescends sur terre et je réponds très simplement qu’il s’agit d’une marche nocturne, procession nécessaire en temps houleux pour maintenir le cap.

« Tu sais que les bouddhistes disent qu’il faut marcher 1000 pas avant d’accéder à l’ouverture de sa conscience ? Là t’as fait combien de pas ? ». Effarée par ce que l’illuminé venait de me dire dans la plus grande des sérénités, je m’arrête en un instant d’introversion. C’est vrai ça. Combien de pas avais-je pu faire, moi qui ne les comptais plus ? Je ne sentais même plus mon corps, engourdi par le froid et je m’étais arrêtée de penser. Peut-être qu’en fait j’avais franchi l’étape de la balance entre le conscient et le subconscient et que j’avais même réussi à basculer vers un sur-moi ésotérique en activant mon troisième œil… ou alors une option plus terre-à-terre : je ruminais tellement que mes voix internes étaient devenues des bruits de fond et qu’au final je ne m’entendais juste plus penser… « Alors, combien ? », s’impatiente Julien en m’extirpant des travers cartésiens dans lesquels je devais lui paraître être en train de glisser dangereusement. Dans un murmure que je tente de rendre audible je réponds à mon interlocuteur, qui demeurait suspendu dans le silence que j’avais dû laisser planer trop longtemps à son goût : « Franchement je ne sais pas… mais je crois que les 1000 je les ai éclatés depuis longtemps… ».

 Une expression espiègle gagne les traits du petit homme satisfait qui finit, dynamique, par remettre ses pieds sur les pédales de sa monture avant d’exécuter un demi-tour sec et affirmé. Me tournant le dos il lance : « C’est que tu marches en pleine conscience alors. Il faut que tu sois seule, je te laisse. » et s’éclipse presque aussi vite qu’il était apparu.

À l’heure où j’écris cet intermède de vie je ne m’explique toujours pas l’entrée en scène de ce deus ex machina qu’a incarné Julien. À priori j’étais juste sortie dans l’optique de trouver une forme d’exutoire aux tournoiements incessants qui faisaient vriller mon équilibre interne, et pas l’auto-rédemption immune qui s’est déclenchée suite à cette rencontre. Peut-être était-il une sorte d’archange venu pour m’apporter la confirmation que j’étais sur la bonne voie et que si je pensais me trouver devant des portes blindées, je n’avais en fait qu’à actionner la poignée pour qu’elles s’ouvrent dociles ?

Une fois Julien parti, j’ai continué ma marche jusqu’à regagner paisiblement mon appartement, puis mon lit pour les quelques trois heures de sommeil qu’il me restait avant que le retentissement de mon alarme raccorde, brutal, mon éveil à mes habitudes matinales. L’émergence ne fût pas comme d’ordinaire je dois l’admettre. Car d’habitude c’est volontiers que je scande à qui veut bien l’entendre (ou pas) : « mon âme me brûle ! » lorsque je n’ai que très peu dormi et que mes humeurs ont l’amertume sonore. Ce matin-là, j’officiais sur d’autres fréquences. Sensation de bien-être exempté de toute pesanteur, pas de fatigue. Flashback ! D’un coup je me souviens de tout, de cette nuit, de cette marche, de Julien… J’explose de rire. « Nawal vraiment tu tombes sur des gens ! ». Honnêtement je ne sais pas si mes mots sont à la hauteur de ce que j’ai pu vivre, je ne crois pas. Rien que la description de Julien est bien pauvre par rapport à ce qu’il est, croyez-moi. Mais si la chance vous sourit, peut-être vous apparaitra-t-il à vous aussi ? Un soir où vous vous posez mille questions et que vous avez la sensation de pagayer dans une calebasse de n’importe quoi, n’ayez crainte si vous voyez un deux roues s’approcher de vous, c’est bon signe.

Définitivement, je pourrais conclure mon propos d’une phrase : Julien c’est quelqu’un. Je ne sais pas quelles portes karmiques j’ai poussé par le biais des 1000 pas et plus que j’avais fait la nuit passée mais en tout cas les résultats ne se sont pas fait attendre. Ma paix intérieure n’était pas retrouvée, mais sublimée. Alors si cette nouvelle strate d’évolution a été enclenchée par mes propres moyens psychologico-cosmiques, ou galactico-pratiques, Julien a été l’élément déclencheur d’un lâcher-prise déguisé en pic de lucidité (je sais, là je fais des phrases qui demandent un peu de réflexion, mais bon, on fait aussi des éditos pour ça lecteur). Si il ne m’avait pas parlé de ces fameux 1000 pas du bouddhisme, ma sortie aurait surement pris le pli d’une fade balade mais sans réelle prise de sens, si ce n’est celle d’un rhume ou d’une grippe.

Résultat ? La revanche ! Et oui, je n’avais pas oublié le consortium interne nawalien qui m’avait priée la veille de quitter les lieux. Convocation ! (Et cette fois c’est moi qui exige l’assemblée). On va voir comment ces incarnations tyranniques du pouvoir digèrent les coups de pression. « Bon les vieux, je suis de retour parmi vous ! C’est comment ? On est surpris de me revoir aussi tôt ? Rangez vos regards désapprobateurs derrières les carreaux poussiéreux de vos lunettes et laissez-moi vous dire le fond de ma pensée maintenant que vous m’avez forcée à en racler les fonds entartrés. Membres du conseil, vous aviez raison de me pousser en dehors du cercle. Ça fait mal mais j’admets que c’était nécessaire. Maintenant on va revoir vos méthodes. Déjà plus d’exclusions, j’ai évolué et maintenant vous allez commencer à me considérer autrement que comme une pauvre âme à diriger. Si je n’existais pas, vous ne seriez pas là vous non plus, alors on va rééquilibrer les choses. J’ai obtenu un nouveau grade de conscience cette nuit donc ça doit au moins valoir un septième Dan de kung-fu spirituel, donc voilà les règles, à prendre ou à laisser : désormais j’exige un siège à l’assemblée et pas juste de viles convocations que vous décidez de m’envoyer en guise de mise en demeure de mon propre moi. Ensuite, on va abandonner le système de procès. Trop punitif et ça n’engage pas au progrès. À la place je demande un espace de débat où chacun peut exposer son point de vue face à un désagrément et on décidera ensemble de la marche à suivre optimale à adopter, parce que je vais pas me taper 1000 pas à chaque fois, faut pas déconner. Des questions ? ». Plus personne ne sourcillait, seul le silence embrassait les boiseries de l’ecclésia. « Je prends ça comme une validation, ma secrétaire vous enverra une pensée pour vous donner les dates de nos prochaines réunions. Allez, peace les mecs et détendez-vous un peu, ça va pas le faire si vous vous la jouez coincé avec moi ! ».   

Ma sortie fût magistrale. Hautaine et défiante à souhait. Vous vous doutez bien qu’il fallait que je tienne le personnage jusqu’au bout, pour une question de street crédibilité. En vrai je voulais juste qu’ils arrêtent de m’exclure comme une pestiférée dès que ça leur chante, mais parfois jouer un rôle ça aide à aller plus vite vers ses aspirations. En tout cas mon monologue a bien servi, et depuis ce jour, nous travaillons main dans la main et c’est bien mieux ainsi. Plus d’esclandres de la magistrature, et pour cause : je l’ai abolie. Fight the power ! (Public Enemy, si vous êtes en quête de référence). Quand on vise un degré supérieur de complétude, c’est mieux de s’accorder plutôt que de guerroyer contre soi. C’est la grande morale sur laquelle je vous laisse.

Tout ça pour dire : Liberté, Égalité, Sérénité… Namaste !

 

Démystificateur 

 Au départ de cette écriture je parlais d’humour et de toutes les fois où il m’arrive des choses improbables, incongrues, où il s’avère être un allié salvateur, et même révélateur de sens pour ce qui pourrait être considéré comme un coup du sort, de la malchance ou de simples péripéties. En vrai je crois que rien n’est aussi simple, et qu’on peut trouver une signification à tout. Chaque élément de vie qui peut entrer en collision avec nous peut se transformer en un surprenant miroir, si on a la présence d’esprit explicite ou implicite de l’accueillir comme tel. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, et ce qu’on dit souvent des personnes qui ont un humour à toute épreuve, le rire ne joue en fait pas un rôle d’échappatoire.

Ce que j’entends par là, c’est que dans le cas présent, il n’y avait pas de danger à proprement parler, ou de situation de laquelle je devais me dépêtrer dans l’urgence parce qu’elle comportait un quelconque risque ou des déconvenues pouvant altérer le cours de mon existence d’une manière néfaste. J’avais juste la tête embrumée dans un marasme de problèmes personnels dont je cherchais à m’ébrouer. (Quoique, je m’entends tous les jours répéter que je suis folle de prendre le risque de sortir toute seule à n’importe quelle heure de la nuit, étant donné que je suis une jeune femme, il pourrait m’arriver malheur…).

L’humour intervient en fait à plusieurs niveaux. Au premier abord on peut penser que la denrée risible de ma petite histoire est ancrée dans l’instant où Julien entre en scène, de par son apparition, son apparence, sa manière de parler, et le discours qu’il m’a tenu, mais en fait il est présent dès le départ. Dans ma manière d’écrire, je n’utilise pas de procédés de style et d’images loufoques juste pour la dynamique, c’est en réalité ma réelle perception de ce qui peut se passer dans ma tête. Je fais très souvent preuve d’autodérision vis-à-vis de moi, car c’est une voie de recul inestimable qui offre une vision de soi surprenante et plutôt bien calibrée. S’autoriser à avoir de l’humour sur l’instant T est pour moi de la première importance, mais ensuite un second exercice survient lorsqu’il s’agit de devoir poser des mots dessus.

Se confronter au récit de quelque chose qui nous concerne et employer de surcroît la première personne, c’est vouloir être honnête au plus proche de notre réalité. La mienne étant plutôt orchestrée par le rire, retranscrire les instants où il prend place dans les éléments qui me tombent dessus n’est pas une chose si facile, tant il est spontané. Il y a donc tout un travail de déconstruction des évènements, des émotions et processus mentaux qui en découlent à faire pour pouvoir retranscrire ce qui est avec quasi-exactitude.

 Les temps de rédaction défilants, la mesure de ces éléments s’est transformée en une voie plus éclairée. Étrangement (ou non), c’est en écrivant que j’ai compris outre-mesure, l’importance du rôle de l’humour que j’arbore au quotidien malgré moi, et toute la valeur curative qu’il comporte.

 

Nawal.B

©cc/pohfocus

 

 

 

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