Ali Abubakar : « J’ai fui Boko Haram »

À 40 ans, Ali est l’un de ces indénombrables destins brisés ouest-africains. En 2015, il quitte son Nigéria natal pour fuir le terrorisme, et entame la traversée du Sahara dans le but de gagner les côtes libyennes. Il ne rêvait pas d’Europe, pourtant cela fait maintenant un an que le migrant occupe les trottoirs de la capitale française. 

Sous des averses torrentielles fluctuant entre grêle et pluie, Ali s’active. Six degrés au thermomètre, esquisse prématurée d’un hiver arrivé vite. Trop vite. Le défi du jour est de taille pour le quadragénaire : rendre son logement de fortune plus étanche. D’un geste sec et rapide, entre deux rafales de vent, il lance une bâche noire au-dessus de sa tente esquintée. « Much betta this way ! » {« Bien mieux comme ça !»}, se congratule satisfait Ali, dans un anglais chantant. La vétuste tenture, maintenue par quelques débris de parpaings déposés sur ses pourtours, fait désormais office de second rempart contre les caprices du ciel.

Posté au bord du square Marie Curie, à deux pas de la Pitié Salpetrière, Ali n’est pas le seul sans abri. Des dizaines de baraquements et autres cabanes jonchent les palissades du petit espace vert du 13ème arrondissement de Paris. Ici, il est le seul Nigérian parmi une majorité de Roumains et de Maghrébins. Il a peu de contacts avec « ses voisins », comme il les appelle. « Sauf avec les quelques nord-africains qui sont là. Vu que je parle un peu leur langue, on s’adresse quelques mots », lâche-t-il avec un sourire. Un arabe basique, si éloigné de son haoussa maternel, appris sur le tas lors de ses deux ans de transit passés en Libye.

 « Je suis resté deux ans là-bas et Dieu merci, j’ai pu échapper à toutes les atrocités qu’on fait subir aux migrants… Mais j’ai tout vu de mes propres yeux. La torture, l’esclavage, beaucoup de kidnappings aussi. Jusqu’à ce jour j’ignore encore pourquoi il ne m’est rien arrivé de la sorte, alors que j’ai vu tellement de personnes partir autour de moi ». L’homme baisse les yeux, pensif et murmure, intime: « Grâce à Dieu… ».

Kano, le fief de Boko Haram 

Si on lui avait dit il y a quatre ans qu’il se retrouverait dans cette mendicité quotidienne, à plus de 5000 kilomètres de chez lui, Ali ne l’aurait jamais cru. « Quand j’étais encore au pays, j’étais maçon. Je construisais des maisons pour gagner ma vie. », confie-t-il d’une moue ironique pour cacher la peine qui l’envahit alors qu’il dépeint ce qu’est devenue son existence. En originaire de Kano (au nord du Nigéria), il est aux premières loges lors de la propagation de Islam radical dans la région. « Le terrorisme, c’est ce qui m’a poussé à partir ! », scande d’une traite le migrant en arc-boutant ses minces épaules sous sa parka dégingandée. Son regard vacille de gauche à droite, comme pour chercher une issue, tandis sa jambe droite échappe à son contrôle pour gigoter nerveusement. « Je me suis enfui en 2015, parce que je n’avais plus le choix. À Kano et ses alentours, les troupes de Boko Haram venaient régulièrement pour enrôler des hommes. En tant que musulman j’étais une cible facile, d’autant plus que beaucoup de personnes que je connais, même des amis, ont rejoint les rangs. ».

Je préfère être à la rue que de tuer des gens ! »

Les mots deviennent râpeux dans la bouche d’Ali. La réalité, toujours aussi dure à avaler. Il poursuit, fébrile : « J’étais piégé, car on faisait pression sur moi, surtout mes anciens amis qui avaient choisi cette voie. Mais faire le djihad avec eux c’était une chose impensable… On ne peut rien leur refuser, ils tuent tous ceux qui leur résistent. Alors j’ai prévenu mes parents de la situation et eux même m’ont dit de partir vers la Libye. ». Sourire, garder la face. Dans le froid des rues de la ville Lumière, l’homme conserve son mental grâce à une foi inébranlable, malgré sa déception à l’égard de cette nouvelle terre d’accueil insolente, qui déroge à toutes les règles de convivialité. 

« Ça fait un an que je suis arrivé en France. J’avais décidé de rester en Libye car même si c’était dangereux, j’avais un travail. J’habitais en communauté avec d’autres Nigérians, alors je n’étais pas non plus seul. Ce n’était pas prévu que je m’en aille si loin. », souffle-t-il en jetant un œil distrait sur les couvertures et oreillers rapiécés qui parsèment le parterre de son abri. Pour celui qui a pris la mer sur un coup de tête après que d’autres migrants lui aient vendu la France comme un El Dorado, le choc est rude, cru. Malgré tout, Ali campe ferme : « Je préfère être à la rue que de tuer des gens ! Wallahi .

Passé par l’itinéraire classique des migrants d’Afrique de l’ouest, il traverse la Méditerranée en 2017, de nuit, en dépit d’une météo incertaine, entassé avec les 250 autres hommes et femmes en quête d’Europe, dans une frêle embarcation. Lampedusa, Genève, Milan, il finit par gagner Marseille en 2018, après 6 mois en Italie. Une fois à Paris, la descente aux enfers prend vite des allures de famine : « J’ai essayé de trouver du travail, mais impossible vu que je suis sans papier. Je n’ai fait qu’essuyer des refus », se désole-t-il. 

Dernier recours : l’ambassade du Nigéria

Depuis un an, il fait la navette entre les gares de Lyon et d’Austerlitz pour faire la manche. « 8 à 10 euros par jours » quand la quête est bonne : un montant sur lequel l’homme s’appuie pour écouler, ce qu’il espère être ses derniers jours sur le sol français : « J’ai rendez-vous à l’ambassade du Nigéria mardi prochain, ils vont faire les démarches pour me rapatrier. ». 

Optimiste, Ali a pour objectif de rentrer à Lagos et de repartir immédiatement pour Tripoli, reprendre son travail de maçon là où il a « fait l’erreur de le laisser. ». En attendant, l’impatience avec laquelle il scrute les alentours, trahit son inquiétude de devoir passer une nouvelle nuit le ventre vide.  Selon lui, le fourgon de l’association d’aide aux sans-abris du quartier ne devrait plus tarder.  « Nice food is coming ! »  {« De la bonne nourriture arrive !»}, lance-t-il, taquin, entre deux petits rires, non sans une once de nervosité.

Je ne pourrais plus retourner à Kano, si ils savent qui je suis là-bas et ils vont me tuer ! »

Les mimiques enfantines d’Ali peinent cependant, à éluder l’inquiétude exacerbée qui déborde de ses pupilles malgré lui. La vérité, c’est que la peur le consume. « Je suis traumatisé », finit-il par avouer en tremblant, les mains jointes. Parcouru d’un frisson abyssal, il se crispe et poursuit péniblement : « C’est dur… Je ne pourrais plus retourner à Kano, si ils savent qui je suis là-bas et ils vont me tuer ! ». Enorgueilli de cette pudeur propre à l’Afrique, qui interdit aux mâles de partager leurs états d’âme, un point demeure sensible :  sa famille laissée à Kaduna, une ville voisine de Kano. « I don’t want to see them anymore ! »  {« Je n’ai plus envie de les voir »}, répond-il catégorique. Les minutes s’écoulent et il finit par baisser sa garde. Ici, il n’y a personne à impressionner par un code de l’honneur traditionnel.  « Je dois repartir et je me suis fait à l’idée ! Bien sûr que j’ai mal au cœur quand je pense à mes parents et mes frères et sœurs mais je pense que je ne les verrais pas à mon retour au Nigéria… Il faudra que je reparte au plus vite pour la Libye, alors à quoi bon ? J’ai peur de les revoir et de ne plus en avoir la force… ». Silence. « J’ai peur de pleurer… ». 

Nawal.B

©cc/makeitmooove

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