EDITO : « Sept ans de malheur ? »

Je savais pertinemment que remettre les pieds en hexagone serait épique, mais pas que je devrais apprendre à déjouer les fourberies des superstitions qui essayeraient de m’alpaguer… Sept ans de malheur ? De quelle catharsis vais-je encore devoir me détourner d’un revers de cape ? L’avenir nous le dira bien assez tôt, je dois admettre que le service après-vente de mon karma est assez efficace, alors mon retour sur la question ne devrait pas tarder à tomber.

Tout part d’une remarque qui m’a été formulée il y a quelques jours : « Mais, Nawal tu n’as pas de miroir chez toi… ». Pas faux ! Je réagis en pensant qu’effectivement ça ne serait pas du luxe d’investir dans ce qui me permettrait d’arrêter de faire les yeux doux à ma fenêtre pour que son reflet me soit assez clément afin que je m’y mire. Aussitôt dit, aussitôt fait : la nouvelle acquisition trône désormais sur un des murs de mon salon. « Humm pas mal, en tout cas c’est mieux qu’un tableau insignifiant qui serait là juste histoire de combler l’espace vide ». Un petit air satisfait s’affiche sur mon visage dès que je le croise, je vous avoue même que je fais exprès de passer devant juste pour me créer la fausse surprise d’un « Ah oui, mais t’es là toi maintenant ! ». Ridicule, oui mais que voulez-vous ? On dit que le bonheur réside dans les choses simples… Un jour, deux jours, trois jours, et mon nouveau colocataire s’acclimate plutôt bien à ses pénates. Il est silencieux et respectueux de mon espace : le mec parfait, rien à redire.

Le soir de son quatrième jour de résidence, je me hasarde : « Miroir, Miroir, dis-moi qui est la plus… fatiguée ? ». Cernes jusqu’aux pieds, mine décrépie : mon compagnon ne me ment pas. « C’est toi », me susurre-t-il d’un simple regard. J’ai compris, je vais me coucher. « Que la nuit vous soit douce et à demain brave réfléchissant. ». Je me permets une courte infidélité pour me lover dans les bras de Morphée, qui finit par m’accorder son plus petit créneau après un échange musclé (Quel radin, ce vieil aigri ! Tout de même, après toutes ces années passées ensemble il pourrait être plus généreux ! Il faudrait inventer les primes de fidélité pour les relations excédant les 20 ans… mais peut-être a-t-il eu vent de l’aventure que j’entretiens avec Miroir ?). Je ne savais pas Morphée si possessif. Le fourbe rancunier était sur le point de me montrer sa ténacité par la force : « Que tu le veuilles où non Nawal, lui c’est pour une nuit, toi et moi c’est pour la vie ». Foutaises, me disais-je ! L’ancêtre de tous les sommeils, si illustre soit-il, finira bien par oublier mon écart de conduite et après tout, je ne suis pas la seule de ses concubines… « Garde tes leçons de morale pour toi et laisse-moi dormir ! ». Mon insolence fut de trop.

Frakata ! (Effrakata même, si j’osais m’adresser aux fans de Koffi). Sursaut et tachycardie en double croche. Je suis extirpée de ma nuitée par un violent bruit d’éclat provenant de mon salon. Les yeux mi-clos, mi-écarquillés (oui, moi aussi j’ignorais que ce combo était possible avant de l’expérimenter), j’accours sur les lieux aussi vite que mon manque d’équilibre me laisse mettre une jambe devant l’autre. Lumière. Désastre. Sur le sol, des milliers de bris de glace usurpent l’identité de mon tapis et Miroir gît, hors de son cadre de fer forgé, inanimé. Il est 3 heures du matin passées et je dois composer avec le décès de mon bien aimé. Serait-ce un meurtre commandité par Morphée et ses sbires ? Sur les cinq étapes du deuil, j’enjambe frénétiquement la première (pas le temps d’être dans le déni), j’endosse directement la colère ! « Morphée ! Pourquoi ? Miroir n’est plus et selon des légendes qui ont à peu près ton âge je suis maudite pour 7 années ! C’est donc là ta vengeance ? ». Je boue, je fulmine. Debout et immobile, pieds nus au milieu des vestiges d’un amour perdu, je n’arrive pas à savoir comment m’y prendre, ni par où commencer. Que faire ? « Il est vraiment mort ? On peut essayer de recoller les morceaux… » : 3ème phase du deuil, la négociation. Et l’autre Grec, dealer de mélatonine, qui pouffe ironique : « Idiote, que penses-tu recoller ? Tu ferais mieux d’essayer de faire ça entre nous histoire de regagner ma confiance ! ».

Je ravale ma fierté, amère. Je suis maintenant à quatre pattes en train de ramasser les plus gros morceaux de feu mon galant. Impossible de ne pas cogiter sur cette malédiction qui plane au-dessus de mes perspectives d’avenir. « Sept ans de malheur ? C’est long quand même… En plus c’est une divinité antique qui a joué les procureurs de la République hargneux et je n’ai même pas d’avocat commis d’office. C’est mauvais pour moi là… ». Le carrelage de mon salon se débarrasse des traces du meurtre au rythme de mes mouvements mécaniques, tandis que l’effervescence de mes neurones se joint à la chute libre de mes émotions. Quatrième escale sur le fleuve du deuil : la dépression (avec une bonne dose de psychose). Allons, allons, un peu de dignité ! Avant de sombrer dans le Xanax, que disent réellement les croyances autour de ce qui vient de m’arriver ? Il y a sans doute un moyen de conjurer le sort.

Le résultat de mes recherches n’est pas très engageant : par tous les temps jusqu’au XXIème siècle, ce qui venait de m’arriver demeurait de mauvais augure. Pendant l’antiquité, on pensait que les miroirs volaient l’âme de ceux qui s’y miraient. En casser un allait donc de pair avec la fracture de l’essence du pauvre maladroit. « Stop, je viens de palper mon interne et tout semble en place.  R.A.S mon colonel.  Suite des opérations. ». Je continue ma quête de réponses ésotériques, et je découvre que la version moyenâgeuse n’est pas non plus à mon avantage. Figurez-vous qu’on y prétendait que les miroirs étaient des refuges de démons et que les casser reviendrait à libérer ces entités maléfiques, en s’exposant ainsi à une mort quasi-certaine…

Je récapitule la situation : il fait nuit, je suis seule, un miroir s’est cassé pendant mon sommeil, j’ai un gang de divinités grecques dirigé par mon sugar daddy sur le dos et j’apprends que toutes les options qui m’attendent sont funestes. (Accessoirement j’ai aussi la plante des pieds complètement lacérée par les débris de glace, mais c’est tout ce qui me reste de cet amour de passage qu’incarnait Miroir, alors je les garde dans ma chair !). Dramaturgie mise à part, comment vous dire que là, clairement, je n’en mène pas large. Je bégaye du corps, et balbutie de l’esprit. « Euh… mais par contre ça ne va pas être possible parce que moi je n’ai pas prévu de mourir maintenant en fait. Eh ! Morphée, t’es sérieux là, tu vas me laisser comme ça ?  C’est un crime passionnel ça ! Tu vas trop loin ! ». Silence radio. Non mais je rêve ! Cette vieille amphore ébréchée est sur répondeur !

Changement de tactique, on s’adresse aux autorités compétentes. « Shalom, salam, salut, Seigneur envoyez-moi un parachute, une bouée, une pagaie qu’en sais-je ! À ce stade-là, même un trombone je prends ! Mais au moins faites-moi don d’un ustensile de survie pour m’évader de ce sombre dessein ». (À cet instant j’implore le monothéïsme d’intervenir vu que les autres formes de religiosité semblent se léguer contre moi). On dit que les voies de Dieu sont impénétrables, c’est bien ça ? Et bien laissez-moi vous dire que le bureau de sa secrétaire aussi visiblement, parce que j’ai eu beau attendre figée dans ma torpeur comme une cruche et je n’ai même pas eu un formulaire à remplir dans la salle d’attente !

Quatre heures du matin. Nawal, qu’est-ce qu’on fait ? Si on retourne dormir est-ce qu’on a la garantie de se réveiller ? Morphée ne va-t-il pas encore tenter une magouille parce qu’il sait bien qu’une fois dans son étreinte tes chances de survie sont celles d’un homard en Gaspésie…. Relation toxique, faut que j’arrête. Un vrai pervers narcissique ce type ! Fin du conglomérat. Conclusion ? On tente le tout pour le tout et dans un soupir de résignation je cède : si je dois mourir, je mourrais. « Hey mais ça ne serait pas la cinquième et ultime marche du deuil ça ? Mais si, c’est bien l’acceptation que j’aperçois finalement !». Auréolée et perchée sur ses hauts talons à paillettes, la consécration de mon périple m’adresse un clin d’œil mutin, que je m’empresse de traduire par un « Gooooo girl ! And that’s on periodt ! ». Shot d’adrénaline. Claquement de doigt, demi-pointe, pivot : direction le lit d’un pas « NaomiCampbellisque » (enfin, vu l’état de mes pieds ça ne devait pas être fameux vu de l’extérieur, mais imaginez-ça bien avec Vogue de Madonna en ambiance, histoire que je n’aie pas l’air trop mièvre à vos yeux).

Et me revoilà une semaine plus tard. Si je vous écris, c’est que je suis encore en vie et bien portante. Les 7 ans de malheur n’ont pas l’air de vouloir se frotter à mon incroyable détermination à vivre l’inverse. (J’ai quand même brûlé les 5 étapes du deuil en moins d’une heure, oh !). Sinon, j’ai compris que je ne pouvais hélas pas rompre complètement avec Morphée, malgré sa jalousie maladive. D’ailleurs, il me boude toujours, alors on partage la même couche mais dos à dos. Je l’entends pester de temps à autres, mais je n’y prête pas attention, la sénilité le gagne. Je ne sais pas combien de temps ça va durer mais bon, on s’en accommode pas mal. Côté cœur, Miroir a depuis peu un remplaçant, qui pour honorer sa mémoire occupe la même place. J’ai juste veillé à ce que le dieu gâteux du Péloponnèse, qui détient mes nuits ne l’apprenne pas, histoire de ne pas revivre la même tragédie. Donc je compte sur vous pour ne pas vous abaisser à la vulgarité de la délation. Ah oui, par précaution et pur esprit cartésien, je me suis aussi assurée que Miroir IIème du nom ait de meilleures attaches murales… pas de blagues, cette fois-ci je mets toutes les chances de mon côté pour éviter les mauvaises surprises, même si il est vrai que je marche de temps à autres sur les oeufs de mon destin lorsque de coriaces pointes de superstition viennent picoter mes flancs. Et puis je me dis qu’au pire, je m’accommoderai de l’omelette qui en ressortira… Salutations. Rideau… Periodt !

Nawal.B

©cc/makeitmooove

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