ÉDITO 

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Inspiration, Inspiration… ne renaîtrais-tu pas avec les effluves toutes fraîches suggérées par ce nouveau printemps ? Tu me quittes sans prévenir pour revenir comme une fleur dans ta plus belle robe, mais tu te prends pour qui ? Tu te joues sans cesse de mon cœur avec tes allées et venues, moi qui te donne une forme, moi qui te donne une vie ! Couarde, va ! Même pas l’obligeance de me laisser un mot sur le frigo du genre : « Salut Nawal, écoute, ça ne va pas trop en ce moment. Je préfère qu’on fasse une pause, voir où on en est vraiment. Bises. Inspi’ ». Combien de temps vais-je devoir supporter cette relation ? Tu n’es pas fiable, pourtant je suis accro à toi, accro à nous. Quand on est sur la même longueur d’onde et qu’on fusionne, c’est magique, mais quand tu te détournes de moi en capricieuse insolente je suis perdue. C’est quoi cette relation fondatrice/destructrice Inspi’ ? Tu sais très bien que je suis en dépendance affective de notre union alors tu en profites, c’est ça ? Tant pis, je me suis faite une raison de toute façon, je me contenterais de ce dessein douceureux puisque c’est le seul que tu m’autorises. Je suis à deux doigts d’être comme Jacques Brel et te demander de me laisser être l’ombre de ton ombre, l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien… Ne me quitte pas traîtresse, ne me quitte plus !
Pardonnez-moi, le retour du soleil me rend émotive. Vous venez malencontreusement de me surprendre en pleine scène de ménage avec cette tendre et chère entité qu’est mon inspiration. Toutes mes excuses, je n’aime pas laver mon linge sale en public. Mais j’ai craqué, elle m’avait encore une fois de plus fait faux bond, alors j’avoue que je suis sortie de mes gonds sans prendre la peine d’instaurer le huis-clos habituel. – Ah ! Tiens, le ciel se couvre ! – Décidemment ce soleil est aussi furtif qu’Inspiration, quelle ironie ! Alors Printemps, on remue le couteau dans la plaie ?  Finalement c’est peut-être à cause de ce climat, aux reflets de la relation toxique que j’entretiens avec madame, que je suis à fleur de peau. (Et oui mon adorée, tout me ramène à toi !) Ou peut-être que j’exagère et que ce ne sont que les notes et la voix de Sabrina Claudio, qui caressent inlassablement mes tympans à l’instant même, qui me procurent cet effet ? Allez écouter la chanson « Stand still » ou « Unravel me » et peut-être que vous aurez la même sensation. On en reparlera…
En tout cas, cela faisait quelques temps que je n’avais pas ressorti mon combo fatal afin de concocter quelque chose d’autre que quelques articles light, sympas… des décoctions qui passent aussi bien qu’une gorgée de smoothie dans le gosier d’un gourmand assoiffé, mais qui n’ont rien à voir avec les précieux élixirs qui peuvent parfois naître d’un éclair d’extra-lucidité ou d’une utopie des plus opaques. Mais je suis de retour ! Monocle ? En place ! Plume ? Affutée ! C’est une image, en vrai j’ai des lunettes et un ordi, mais bon on ne va pas chipoter sur ce genre anachronismes, ne serait-ce que par respect dû aux amoureux du verbe et de l’imaginaire fantasque.
En fait il s’est passé tellement de choses en France ces derniers temps, que je ne savais même plus où donner du chef. Des scandales sociaux, des manifestations, des nouvelles désastreuses ou insolites qui tombent à chaque minutes… Un florilège de sujets aussi réjouissants qu’aberrants (et oui en hexagone on n’a pas peur du claquage aux abducteurs avec ce genre de grand écart de tonalité entre les évènements) qui méritent d’être examinés et réfléchis, auxquels on n’accorde que le laps de temps d’un live ou d’un débat stérile et ébréché par les chaudes réactions en manque de temporisation. Je crois que ma capacité à écrire s’est heurtée à un mur à partir du moment où j’ai pris le parti de la satire lors de l’épisode de la vandalisation du Fouquet’s. Cet incident m’aurait-il vraiment atteint ?
Négatif, je suis bien au-dessus de ça, ou en-dessous, je ne sais pas trop. En tout cas j’ai commencé à suivre l’actualité de manière plus assidue (n’est-ce pas ce qu’une journaliste devrait automatiquement faire, me direz-vous ?) mais je me suis rendue compte à quel point ma tolérance aux médias est étroite. Quelques jours après, grosse exclu avec communiqué de presse officiel de C News : l’émission L’Heure des pros accueille autour de sa table deux « experts » sur la thématique suivante : « Qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui ? ». Okay… est-ce qu’en pleine crise des gilets jaunes, des migrants (parce qu’on en parle peu mais allez voir du côté de Porte de la Chapelle, vous m’en raconterez de belles), le choix du sujet est judicieux ?  On pourrait se dire justement, qu’il n’y a pas de meilleur moment, d’autant plus qu’avec la récente affaire du hijab de sport de Decathlon, le statut de la femme musulmane française, et donc de sa supposée liberté est remise sur le tapis, on s’interroge sur les identités et croyances plurielles qui constituent la nation. Mais non, qui invite-t-on ? Yassine Belattar d’un côté, et de l’autre Éric Zemmour : la recette pour un bon gros clash comme on les aime (à traduire par un record d’audience garanti).
De quoi se nourrit-on vraiment ? Avec un sensationnalisme exacerbé qui saupoudre les émissions, JT et les papiers des médias français, je demeure éberlué, voire annulée. En plus je suis indulgente, je dis « saupoudrer » alors que là c’est carrément la salière entière qui est tombée dans le plat. Conséquence : tambouille indigeste. De toute façon je n’ai même pas le temps de sortir du choc de l’indignation pour mener une quelconque réflexion, vu que le monde continue de tourner (et celui de l’information avec), coups de projecteurs sur coups de projecteurs sur les sujets trasho-scandaleux qui réjouiront les avides de drames et autres esclandres. Ouragan au Mozambique, à quelle heure as-tu fait les unes ? « Non mais on ne peut pas faire une une avec ça, les français ne se sentiront pas concernés. D’ailleurs savent-ils même où se trouve le Mozambique ». Trois jours plus tard, carnage dans une mosquée de Nouvelle-Zélande ! Là on en parle, c’est déjà bien. Cela dit, pourquoi ne qualifie-t-on pas cet acte de « terroriste » ? Mystère. Peut-être que c’est une terminologie qui ne va bien que dans un sens, allez savoir… Quelques jours après au Mali, un village peul est complètement décimé. Mais tout s’enchaîne ! Allez, allez ! Des petits papiers, des petits titres percutants. Il faut vendre et capter l’attention. Et on ne creuse pas, et on n’en parle plus.
De retour à Paris et sa vieille rengaine de l’info. Boudeuse. Les jours passent et les actes des gilets jaunes se poursuivent. Une énième étude scientifique sort : les glaciers pourraient avoir totalement fondu d’ici 2100. Déprime. Sibeth N’diaye est nommée porte-parole du gouvernement. « Super une femme, et noire avec un afro, promue à ce poste ! » : victoire féministe et anti-raciste, non ? Non ! Elle est jugée sur son apparence, comme si sa coupe de cheveux et son goût pour les vêtements colorés avaient quelque chose à voir avec ses compétences. J’adorerais pouvoir développer le sujet, mais je suis journaliste : je dois faire vite, vite ! L’info n’attend pas ! Quantité plutôt que qualité. Alors je poursuis. Coup de théâtre : Notre-Dame de Paris s’embrase, Emmanuel Macron s’exprime, mais pas sur ce qu’on lui demandait, hargne du peuple et les gilets jaunes reprennent de plus belle. Blacks blocs, casse, pillages.  Vite, vite ! « De grâce une aspirine ! ».
Coup dur il y a quelques heures seulement au Sri Lanka ! Cette fois, avec des attentats ayant causé la mort de quelques 290 personnes. Stupeur : mon téléphone portable (abonné aux annonces du Figaro, de France Info et France Inter) retentit il y a deux minutes : « Un Français parmi les morts au Sri Lanka ». Je ne sais plus quoi dire… Et de toute façon, même si je disais quelque chose, on s’en fout non ?
Oh, le soleil est de retour en ce lundi de Pâques. Tahar Ben Jelloun m’attend sur ma terrasse avec une ancienne édition de « Les yeux baissés », une galante invitation à l’évasion. Et bien, c’est le genre de proposition qui ne se refuse pas. Alors c’est ici que je vous laisse, et que je vous adresse un chaleureux « À bientôt ». En compagnie d’Inspiration, je l’espère. Enfin, maintenant vous la connaissez : elle adore se laisser désirer.

Nawal Benali